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Issue
Histoire Epistémologie Langage
Volume 41, Number 2, 2019
Prescriptions en langue
Page(s) 193 - 214
Section Lectures & critiques
DOI https://doi.org/10.1051/hel/2019024
Published online 28 January 2020

VAUGELAS Claude Favre de, Remarques sur la langue françoise, éd. de AYRES-BENNETT Wendy, Paris, Classiques Garnier, Descriptions et théories de la langue française, no 2, série Remarques et observations sur la langue française, no 1, 2018, 940 p. ISBN 978-2-406-07893-7.

DUPLEIX Scipion, Liberté de la langue françoise dans sa pureté, éd. de KIBBEE Douglas et KELLER Marcus, Paris, Classiques Garnier, Descriptions et théories de la langue française, no 3, série Remarques et observations sur la langue française, no 2, 2018, 634 p. ISBN 978-2-406-07130-3.

Ces deux ouvrages sont nés de l’entreprise d’édition numérique du Grand Corpus des grammaires françaises, des remarques et des traités sur la langue (Classiques Garnier Numérique) codirigée par Bernard Colombat, Jean-Marie Fournier et Wendy Ayres-Bennett1. Un riche corpus qui permet de renouveler la recherche dans les domaines de l’histoire de la langue française et de l’histoire des idées linguistiques.

Ce sont là les premières éditions critiques de remarqueurs. Elles sont à saluer comme pionnières (d’autres doivent suivre), mais aussi comme très bien venues dans notre époque sensiblement anti-prescriptiviste. Elles vont permettre à ceux qui les citent mais les connaissent mal de se confronter à ces textes dérangeants car plus compliqués qu’on ne le dit d’ordinaire. Il serait donc bien tentant d’insister sur l’intelligence, la mesure et la subtilité des auteurs édités, mais on s’en tiendra ici à la présentation de l’appareil critique déployé par les éditeurs, appareil indispensable à une lecture ou relecture de Vaugelas et Dupleix.

Il est important de rendre compte en même temps de cette double publication car ces éditions se répondent et se complètent. Dupleix écrit ses Observations en 1651, quatre ans après la parution, en 1647, des Remarques de Vaugelas. Tandis que celles-ci connaîtront un bel avenir dans le siècle et au-delà, et nombre d’adaptations, créant un genre, le nom de leur critique – le « vieux Gaulois » Dupleix – est presque tombé dans l’oubli. Pourquoi ce succès et pourquoi cette disparition ? Interrogations stimulantes que ces travaux éclairent.

Ainsi, nous sommes en présence de deux éditions critiques modèles et pourtant fort différentes dans leurs approches. C’est ce qui rend très intéressante la double publication.

Toutes deux sont d’une rigueur exemplaire dans l’établissement du texte, jusque dans sa matérialité la plus exigeante. Toutes deux s’appuient sur la technologie moderne puisque l’édition numérique a précédé et que le collectif cité a été d’une grande exigence dans l’élaboration de son cahier des charges concernant la numérisation et son outillage. Les auteurs ont ainsi accès à tous les repérages, comptages et croisements possibles pour établir puis analyser et interpréter. Enfin, les auteurs appuient leurs analyses et interprétations sur des années de recherches personnelles et donc sur une grande érudition. Cela se traduit, respectivement, par 940 pages, dont 210 d’introduction, 4 annexes, 3 index (des noms, des titres et du métalangage), 30 pages de références, 2 462 notes ; et par 634 pages, dont 167 d’introduction, 23 pages de références, 1 index des noms et 543 notes principales.

Cependant l’outillage des textes ne donne pas lieu à une approche comparable dans l’analyse textuelle. Et cette connaissance experte de la question n’oriente pas de la même façon l’interprétation.

C’est que la lecture de Dupleix, pour Douglas Kibbee et Marcus Keller (désormais DK et MK), conduit à un éclaircissement des analyses classiques sur l’absolutisme politique comme matrice d’un absolutisme sur la langue, tandis que la thèse depuis longtemps développée par Wendy Ayres-Bennett (désormais WAB) tend à relativiser le bien fondé des reproches de prescriptivisme formulés à l’encontre de Vaugelas au profit de la mise en évidence de son ouverture à la variation.

Ainsi DK et MK, sans négliger les idées et écrits sur la langue, dessinent essentiellement un large panorama des transformations sociales et institutionnelles, à partir du XIVe siècle, et même antérieurement, les inscrivant dans l’acheminement à l’absolutisme, tandis que WAB commente essentiellement le texte dans et par les textes, en privilégiant un recours à la base Frantext, au manuscrit de l’Arsenal, du même auteur, ainsi qu’aux productions de ses successeurs, tout en mettant l’accent sur une position « quasi sociolinguistique », et donc ouverte, de Vaugelas. Pour cela elle s’appuie sur l’histoire de la langue des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles autant que sur les querelles de l’usage.

WAB signale la précédente édition critique de Zygmund Marzys et dit inscrire son travail comme « complémentaire ». C’est plus qu’un complément, c’est un autre travail. Elle offre une analyse, aussi exhaustive que possible, des positions de l’auteur, organise une comparaison raisonnée avec le manuscrit de l’Arsenal, enrichit sa lecture par des annexes techniques : les éditions et réimpressions, les Remarques inédites, leur classement en catégories grammaticales, les lettres manuscrites. Le texte de Vaugelas, avec son étonnante préface, n’est pas vraiment connu même s’il est célèbre. Le travail d’analyse minutieuse, presque pointilliste, de WAB est d’autant plus utile. Il devrait rendre ridicules les caricatures de Vaugelas, relevant de jugements péremptoires, toujours à la mode hélas.

Tout en ouvrant par 50 pages d’attendus classiques fort utiles (L’homme et l’œuvre, Histoire des Remarques, Sources métalinguistiques et littéraires, on y appréciera la part donnée aux traductions), WAB consacre les 150 pages suivantes de son introduction à renverser les lectures convenues des Remarques. De trois façons :

(1) en confrontant le modèle prescriptif du « bon usage » et le modèle « sociolinguistique » (variabilité, écrit et parlé, niveaux de langue, styles et genres, poésie et prose, langage des femmes, parlers bas), ce qui la conduit, en s’appuyant toujours sur la rédaction des Remarques, à reconnaître les hiérarchies prescriptives dominantes de l’auteur et le rôle des usages « déclarés », mais aussi, dans l’accueil large des parlers pour traiter les usages « douteux », à conforter une lecture « sociolinguistique avant la lettre » de Vaugelas ;

(2) en analysant le métalangage de l’auteur, sa terminologie grammaticale, ses approximations, les marques d’usage, qui témoignent d’une liberté certaine, que ce soit dans l’amplitude de l’accueil des variations, comprises comme richesse, ou dans le recours aux adjectifs évaluatifs (bon, meilleur), mais aussi dans la référence aux qualités de langue (pureté, netteté, douceur, force, grâce) et enfin, élément particulièrement suggestif, aux questions énonciatives (l’usage comme « super énonciateur collectif »), ou au recours aux métaphores, en particulier juridiques ;

(3) en s’appuyant sur l’édition numérisée, qui permet 70 pages d’analyse serrée du traitement de grands chapitres de grammaire (de la prononciation à la syntaxe avec, en particulier, la morphologie et le lexique), avec comparaison entre Vaugelas et les remarqueurs qui suivront (une annexe propose un tableau comparé), mais aussi avec les grammairiens. On peut s’arrêter, actualité oblige, sur la question à la mode de l’accord selon le genre. Pour Vaugelas, sans surprise, « le genre masculin est le plus noble », mais, pour la douceur, qu’il privilégie, c’est l’accord avec le féminin « de proximité » qui est retenu.

Cette façon de loger Vaugelas entre grammairiens descripteurs, grammairiens philosophes et recenseurs de parlers régionaux, bas, de la Cour, de la Ville, politiques et littéraires souligne la singularité du remarqueur dont les successeurs ont pu dénaturer la quête en la simplifiant ou en accentuant les censures, comme le montre l’héritage, en France et à l’étranger.

C’est par le recours continu aux remarques, fragments de remarques, associations de sources que WAB impose cette nouvelle lecture et non par diktat d’interprétation. Elle donne ainsi au texte actuellement trop vite cité, et très partiellement, une épaisseur et une résonnance qui justifie que le siècle en ait reconnu l’utilité et le poids. Elle lui restitue les qualités qui firent son immédiat succès et attirèrent les attaques. Plus hardiment encore, elle positionne l’ouvrage moins comme prescriptif que comme référence des différentes acceptabilités et innovations, comme sensibilité aux évolutions langagières.

Et là intervient la bonne nouvelle de l’édition critique de Dupleix par DK et MK.

En effet, Scipion Duplex donne un ouvrage de grand intérêt puisqu’il sera, avec La Mothe Le Vayer, qu’il cite abondamment dans sa Préface, un des rares critiques des Remarques à commenter abondamment la lettre du texte. Pour résumer sa position, il prône l’appel à la raison et revendique la vieille « liberté » du noble de province contre la « tyrannie » de l’usage courtisan. Gascon vivant en Gascogne, et surtout plume des débuts du siècle (il a produit des textes historiques, philosophiques, législatifs et il a alors 82 ans), il discute les Principes du Remarqueur et propose des Observations sur une petite moitié de ces Remarques qu’il avait saluées à leur parution.

C’est ce profil atypique d’assesseur de justice, d’historiographe du roi et aussi de grammairien féru de latin que prennent en compte les deux auteurs de l’édition et qui structure leur appareil critique. L’absence de postérité de Dupleix les amène à interroger « les facteurs sociaux qui ont contribué à son oubli ». Et justifie leur conclusion : « Son histoire nous encourage à prendre en compte les bases sociales de notre science » (p. 167).

Résolument sociologique donc, la présentation permet de suivre aussi bien l’expansion de la bureaucratie royale que la réforme de la justice (la coutume assujettie au pouvoir royal) ou la culture de cour comme centralisation du pouvoir, courants qui imposent une image de la langue. Bien qu’ils reconnaissent dans une certaine mesure le bien fondé des contestations actuelles touchant une vision simpliste qui voudrait appliquer à la langue classique la notion d’absolutisme, leur auteur les conduit à une prise en compte positive de cette position. Un sous-chapitre s’intitule « La centralisation, l’absolutisme et l’usage ».

Si la distinction qu’ils soulignent entre Vaugelas et Dupleix ne se trouve pas dans le purisme, dont tous deux partagent la définition (ni barbarisme ni solécisme), elle éclate dans le périmètre sociologique revendiqué. Pour Dupleix les doctes valent mieux que les courtisans et, a fortiori, que les femmes. Il conteste même la connaissance de l’usage par Vaugelas, lui, le provincial de Condom éclairé par le très parisien La Mothe. Les deux points forts pour tester les notions de liberté et de pureté sont donc les frontières de l’usage, sa sociologie, et par voie de conséquence, la nature des variations admises. Centralement, Dupleix rejette que l’usage puisse être « douteux », quand Vaugelas en fait le foyer de ses questionnements. Sa tendance est d’élargir l’autorisation des emplois, au nom de la copia, chère au siècle précédent, en insistant sur la longévité des emplois, tout en condamnant comme « abus » les emplois de cour contraires aux régularités. Ainsi l’usage recueilli par Vaugelas, essentiellement courtisan et citadin, « tyran » parfois injustifiable, est présenté par Dupleix comme une servilité.

Plus linguistiques chez WAB, plus idéologiques chez DK et MK, les analyses proposées dans ces éditions critiques résument bien les différences. Quand il s’irrite des usages « douteux » auxquels s’arrête Vaugelas, qui les discute longuement avant de les hiérarchiser et de donner, ou pas, ses préférences et les lieux d’emploi et de de dispersion, Dupleix choisit d’accorder une liberté d’emploi autorisée certes par la variation diachronique mais aussi par l’appui sur le latin. Ce latin que récuse Vaugelas en donnant aux femmes la préférence pour déclarer le bon français (formes et emplois) et en élargissant ses variations du côté diastratique. Le savant Dupleix critique chez Vaugelas des ignorances grammaticales, logiques, mais surtout il affirme son principe d’affranchir l’usage « de toutes ces gehennes & perplexités de langage » (ce terme de géhennes revient souvent) quand elles n’affectent pas la « netteté ».

Dans les deux ouvrages, les éditeurs entrent dans le détail des préconisations et variations. Les analyses minutieuses, appuyées sur nombres d’exemples, de convergences, divergences, références qui constituent « l’usage », le bon, le mauvais, le douteux, offrent des pages très stimulantes sur cette notion difficile, qu’Arnauld, à la toute fin du siècle, tentera encore de cerner à propos des traductions.

Il serait trop long de suivre WAB dans son exposé, point par point, des idées grammaticales de Vaugelas. Il faut au moins en souligner l’amplitude. Loin de se restreindre au lexique, si souvent privilégié, elle expose des choix discutables sur les changements en morphologie, s’arrête sur les questions de syntaxe, souvent longuement développées par l’auteur, en insistant particulièrement sur l’importance attribuée à l’accord, la coordination, l’ordre des mots, la construction verbale, l’usage des prépositions, conjonctions et pronoms relatifs. De ces préoccupations concernant la syntaxe, elle dégage non une théorie grammaticale de Vaugelas mais quelques principes de production et principalement la netteté : pas d’équivoques, qui peuvent discréditer le locuteur, peu d’ellipses, des exigences de répétitions des déterminants quand deux termes sont coordonnés, à moins qu’ils ne soient synonymes ou approchants, la proximité des termes apparentés... Et ce ne sont pas des détails.

En ce qui concerne les positions de Dupleix, DK et MK analysent entre autres les questions de la nature du participe, du régime ou des accords nominaux en nombre et en genre, en particulier dans les coordinations négatives ou disjonctives. Le recours à la grammaire, latine s’il le faut, sert au critique à justifier, « par raison », des choix parfois plus contraints que ceux de Vaugelas. Mais, hormis quelques usages qu’il considère comme des « abus », car contraires à la raison ou à l’analogie, Dupleix refuse le plus souvent de condamner un usage. En résumé, la « liberté » qu’il revendique est surtout la défense d’un usage moins mondain que celui de Vaugelas, moins accueillant aux doutes, plus érudit (si Dupleix ne peut souffrir que les femmes soient les meilleures juges du bon français, c’est en raison de leur ignorance du latin, ce qui est l’exact contraire des positions de Vaugelas). Et surtout plus nourri du siècle précédent, tandis que Vaugelas n’accorde qu’une durée de 30 ans à un équilibre de langue.

DK et MK sont confrontés à un texte éclaté en « Discussion des principes establis par M. de Vaugelas pour la pureté de la langue Françoise, en ses Remarques » et « Observations sur les remarques de M. de Vaugelas sur la langue Françoise » que Dupleix aborde par ordre alphabétique et qu’il complète par un « Extrait des bonnes et utiles remarques du Sieur de Vaugelas sur la langue françoise » et par une « table et des mots contenuës en cet ouvrage ». La préface, avec de belles précisions, éclaire les intentions critiques en quatre points : les « abus » de l’usage que Vaugelas dit « déclaré » ; son « excès de complaisance », voire sa « flatterie » des courtisans et des femmes ; son « retranchement d’un grand nombre de vieux mots » ; ses « règles trop pointilleuses et trop subtiles ».

Il faut entrer dans la lecture du texte pour en apprécier le côté éminemment disert et parfois déroutant. D’où le grand intérêt du chapitre 3, dans lequel les auteurs recensent le détail des critiques émises par Dupleix, qu’elles pointent chez Vaugelas l’« ignorance » de l’usage des « meilleurs auteurs » ou sa complaisance aux « abus ». Ils s’attachent à l’analyse des contradictions relevées par Dupleix : solécismes et bizarreries acceptés, usages douteux, du néologisme à la licence poétique, hiérarchie entre oral et écrit, et aveu de Vaugelas lui-même reconnaissant qu’il a sans doute parfois enfreint ses propres règles. Nous entrons alors dans la querelle des « arrogants », ces « censeurs » dénoncés parce qu’ils se croient le droit de dire la langue française en excluant des usages. « Les retrencheurs de mots appauvrissent et détruisent notre langue ». Même si par-là Dupleix ignore les classements d’archaïsmes de Vaugelas et ses hésitations, le reproche s’installe dans le siècle et au-delà.

À juste titre, devant les critiques parfois ténues de Dupleix, les auteurs posent la question importante du consensus sur les formes relevées, sur la bonne adhésion au naturel de la langue en son évolution, sur l’effet « locuteur collectif » qui ressort de la lecture générale des remarqueurs depuis Wapy. En effet, ils peuvent varier dans leurs approches de l’oral, de l’écrit, des genres, mais non sur les principes de « netteté », essentiellement par la chasse aux équivoques, lexicales et syntaxiques, et aux ambiguïtés (transposition dans l’ordre des mots, choix du relatif, genre des noms, morphologie verbale, effets des répétitions et des ellipses).

Les critiques de Dupleix sont attaquées dès la parution comme trop archaïques, mais la question de la « richesse » par l’abondance des termes n’en est pas moins relayée.

Ces deux ouvrages complémentaires devraient faire date. L’un en renouvelant la lecture d’un texte fétichisé et mal connu, celui de Vaugelas, qui intéressera les historiens de la langue et de la linguistique mais aussi les sociolinguistes les plus engagés dans la description du français actuel ; l’autre en révélant une « censure » de ce texte, contemporaine mais quasi inconnue aujourd’hui, celle de Dupleix, dont l’étude critique révèle le poids socio-institutionnel qui préside à la fabrique du « françois ».

Francine Mazière

Université Paris 13, HTL

CHISS Jean-Louis, 2018. La culture du langage et les idéologies linguistiques, Limoges, Lambert-Lucas, 240 p. ISBN 978-2-35935-238-2.

L’ensemble de textes qu’a regroupés Jean-Louis Chiss s’organise en trois parties :

  • La « crise » du français et des langues ;

  • Théories du langage et conceptions de la littérature ;

  • Politiques du langage.

Qui a déjà lu Jean-Louis Chiss reconnaît à travers ces intitulés les grandes orientations qu’ont suivies depuis une trentaine d’années ses recherches, caractérisées par un dialogue soutenu entre l’histoire des théories linguistiques, l’enseignement du français et le politique. A priori, le vaste ensemble réuni ici a de quoi s’imposer comme une sorte de bilan, où l’auteur fait largement référence à ses propres travaux (ainsi qu’à ceux d’Henri Meschonnic), une ample somme de réflexions, partiellement réécrites. Pourtant l’ouvrage ne se lit pas exclusivement à la manière d’une rétrospective. Le travail de récriture mené par Chiss signale un souci fort de l’historicité même de sa propre production. En témoignent notamment l’assemblage inédit proposé de 19 chapitres, les phénomènes d’échos intratextuels entre différentes parties ou les nombreux dialogues avec des recherches apparentées à diverses épistémologies linguistiques. Les actes de mise en recueil et de récriture partielle valorisent la cohérence d’ensemble de cet ouvrage, qui se veut aussi ouvert que possible à la diversité des contextes de réception des propos développés.

La première partie (La « crise » du français et des langues, chapitres 1 à 8) ancre la réflexion à l’interface entre sciences du langage et didactique des langues. Elle focalise plus particulièrement son attention autour du lieu commun selon lequel le français serait en crise. Cette « crise du français », mentionnée comme telle par Charles Bally dès 1931, relève de ce que Chiss appelle plus largement une idéologie linguistique (voir en particulier les chapitres 3 et 7), soit un complexe de représentations partagées dans plusieurs sphères sociales qui investit le rapport à la langue française. La « crise » du français fait elle-même partie d’un discours de crise plus large (sur les humanités, la société…) et intègre le débat « ordinaire », médiatique, éducatif ou littéraire. Chiss illustre ce topos de façon documentée et propose de passionnantes mises en perspective. Par exemple, il est intéressant de découvrir les effets de contagion de cette crise de la langue française datée à partir de 1880 vers son enseignement – crise aujourd’hui exacerbée dans le contexte globalisé, plurilingue et pluriculturel.

De façon générale, Chiss invite à se méfier des énoncés circulants, des prêts-à-penser, souvent péremptoires et facilement accessibles en raison de leur force d’évidence. Il montre que le jugement de qualité d’une langue dépend toujours de systèmes normatifs historiquement situés. Très instructifs sont les arrêts proposés sur diverses épithètes accordées à la langue française (« populaire », « scolaire »… – les guillemets sont de mise !). Or comme le rappellent Pierre Encrevé et Michel Braudeau, « les langues n’ont intrinsèquement rien à voir avec les discours qu’elles accueillent et les valeurs qu’ils expriment » (2007 : 35). La lecture de l’ouvrage de Chiss fait immanquablement retour sur les caractéristiques que le lecteur (chercheur ou non) peut lui-même avoir tendance à attribuer à telle ou telle langue, souvent dans la méconnaissance des présupposés parfois critiquables dont la désignation peut être porteuse.

Chiss approfondit cette idée et invite à « récuser le topos toujours renaissant des valeurs qui seraient attachées aux langues quand il n’y a que les discours qui portent les valeurs » (p. 83). Ceux par exemple sur la clarté, la perfection ou le « génie » de la langue française forment depuis le XVIIe siècle des imaginaires langagiers qui participent, une fois réunis, de ce que l’auteur nomme une « culture du langage ». L’effet retour opère à nouveau pleinement et le lecteur est invité à interroger le bain de représentations sur le français et son enseignement dans lequel il se trouve lui-même immergé. Sur un plan épistémologique, ce travail de déconstruction des valeurs attribuées aux langues est salutaire. Chiss concède toutefois que « les recherches historiques et sociologiques, pas assez nombreuses, n’arrivent pas à contrebalancer les représentations et les généralisations à partir du vécu des acteurs » (p. 48).

Les chapitres 1, 4, 7 et 8 traitent plus centralement de l’enseignement du français. Est considéré centralement le point de vue de la didactique disciplinaire, dont « l’intervention sociale n’est plus guère contestée » (p. 18). Chiss dialogue également avec certains penseurs de l’école (Meirieu, Kambouchner, Ferry) qui dénoncent le rétrécissement progressif des savoirs enseignés/appris en dépit parfois d’une certaine méconnaissance des fonctionnements de la discipline et de son évolution. Les réflexions autour des conditions d’émergence puis de la lente autonomisation de la didactique du français sont particulièrement stimulantes et montrent combien « la disciplinarisation de la didactique [est une] pensée des médiations entre l’univers pédagogiques, ses fonctionnements et ses contraintes, et l’univers des savoirs langagiers, leur consistance et leur mémoire » (p. 26). L’éclairage de certains fonctionnements se rapproche de la dernière étude de Ronveaux et Schneuwly (2019) sur le rapport de la littérature à la discipline « français » et les effets de sédimentation progressive des pratiques en classe.

Chiss montre que toujours l’enseignable se fabrique et qu’il oscille, toujours aussi, entre rupture et continuités. Il illustre cette forme de tension notamment avec l’exemple de l’accord du participe passé : très prescriptif et assuré en classe alors qu’existent d’infinis débats sur le plan de son fonctionnement linguistique. À l’école, le rapport apodictique aux règles grammaticales définit non seulement ce qui doit être appris, mais aussi comment la matière est enseignée (en somme, les types de tâches et d’activités découlent de ce rapport). L’histoire si hétérogène des liens entre savoirs savants et savoirs scolaires montre dans tous les cas la force de disciplination des discours dont dispose l’institution. Sont aussi concernés par cette question les phénomènes de normalisation, voire de figement du français : « c’est bien au sein des systèmes éducatifs (y compris en France) que fonctionne cette norme unique de référence, ce français “standard” » (p. 79). Le français « correct » correspond au français rêvé pour la classe. Cette fiction est par ailleurs reproduite dans les manuels qui peinent à intégrer la variation langagière, expliquant la surnormativité répandue chez nombre d’enseignants pour ce qui a trait à leurs représentations de la langue à enseigner. Dans l’esprit des travaux de Dominique Maingeneau sur les institutions discursives, Chiss montre que par-delà la diversité des savoirs enseignés, l’école organise une culture scolaire du langage. L’auteur semble très proche aussi des positions de François Flahault et sa conception du savoir enseigné comme construit culturel.

La deuxième partie de l’ouvrage (Théories du langage et conceptions de la littérature, chapitres 9 à 14) confirme le double enracinement de Chiss dans l’histoire des idées linguistiques et la didactique du français pour s’intéresser aux approches « savantes » et « scolaires » de la littérature, depuis la structuralisme littéraire (Propp, Barthes) jusqu’aux montées dès les années 1970 de la question de la subjectivité (Lejeune, Ricœur…). Chiss montre en quoi le succès des récits de vie et de la littérature de témoignage découle d’un contrat de lecture qui autorise le lecteur à atteindre à travers l’écriture le vécu de l’auteur tel qu’il est expérimenté. Cet accès fantasmé à la vérité est un effet de la mimésis, dont le fonctionnement masque le travail de mise en discours et fait se superposer réel et représentation langagière (de ce réel). En France, l’école n’aura pas attendu cette tendance subjectiviste puisque l’écriture de soi est inscrite dans les programmes sous des formes génériques différentes depuis 1880 (rédaction sur la vie personnelle, textes libres chez Freinet, projet Rouchette…).

C’est précisément un manque de subjectivité qui a été reproché par la critique au structuralisme et qui a favorisé dans le champ de la recherche la sacralisation de l’écriture (Barthes) ou l’écho toujours retentissant des théories de la réception (Jauss et l’esthétique de la réception, l’école de Constance, les opérations de lecture chez Iser…). Dans tous les cas, l’orientation narrative des textes à étudier et à enseigner est nettement privilégiée au détriment du poétique. Suivant cette dynamique, certains genres narratifs sont de plus en plus valorisés par la recherche et l’enseignement, comme la bande dessinée ou la science-fiction. Chiss montre ainsi, dans le prolongement notamment de Jean-Michel Adam (1999), que le système de genres promus à l’école dépend en amont des études universitaires et de la critique littéraire. Cette diversification des textes en classe n’est pas sans créer de remous : « le débat sur Tintin et Shakespeare dans les classes est politique-éthique » (p. 119).

La criticité à l’œuvre dans la pensée de Chiss invite en somme à situer toute désignation dans ses interdiscours pour mieux en apprécier les enjeux et les impensés. C’est par exemple le cas du syntagme « grammaire de texte », qui raterait le fonctionnement discursif des phénomènes linguistiques. Dans le même esprit, toute grammaire étant organisée fondamentalement en deux axes (paradigmatique et syntagmatique), il paraît problématique d’utiliser le même terme pour étudier une dynamique générativiste… Ces arrêts sur mots, même analytiques ou descriptifs, rendent caduque l’idée d’une neutralité ou d’une forme de transparence des signes. En faisant résonner l’historicité des mots, Chiss tisse à l’adresse de son lecteur un réseau de valeurs à l’œuvre dans la production discursive de l’étude et de l’enseignement du français. Il montre que ces valeurs investissent « même » le rapport au langage des linguistes ou des écrivains… L’image de la « mer » pour parler de la langue illustre parmi d’autres exemples l’historicité et la poéticité des théories linguistiques elles-mêmes. Pour sa part, la métaphore de la « vie du langage » (Bally) dépasse les oppositions entre disciplines naturelles et sociales.

Quand on connaît les critiques adressées par Chiss à l’égard des binarismes, il n’est guère étonnant de retrouver plusieurs passages concernant le caractère problématique de diverses formes de séparation entre langue et littérature. L’écartèlement du français enseigné entre pôle techniciste et pôle esthétique témoigne d’une crise disciplinaire. Chiss s’arrête sur le refus obstiné de divers acteurs de l’enseignement du français à recourir à certains termes grammaticaux ou linguistiques : « Pourquoi refuser par principe une terminologie spécifique pour la grammaire, ne pas accepter l’existence d’une métalangue comme celle qui régit d’autres discours de spécialité, ceux de la physique ou de la géographie ? » (p. 54). Ce dialogue de sourd résulte notamment de la rencontre ratée entre littérature et discours, qui fait confondre spécificité et autonomie du littéraire. En l’absence d’une intégration de la discipline « français » au sein d’une théorie globale du langage, il est à craindre que la recherche et l’enseignement du français continueront à diviser, voire à opposer les approches grammaticales de la langue aux lectures culturelles ou interprétatives de la littérature : « Il y a toujours de la difficulté à faire admettre que les techniques renvoient à des organisations du monde et que rien n’oppose le travail opératoire sur la langue et les discours à la recherche du sens ou de la dimension culturelle » (p. 18). L’absence de synergie entre langue et littérature dans les départements de recherche (sauf pour la stylistique, problématique toutefois sur le plan de sa valeur restreinte dans le champ des théories du langage) a pour conséquence d’aboutir en classe à deux tropismes du commentaire enseigné, prenant soit la forme d’une analyse immanente du texte, soit celle d’une approche de la dimension sociale et culturelle du fait littéraire.

Une telle polarisation du « discours métatextuel », dirait Bertrand Daunay, n’est qu’une tension supplémentaire qui habite la discipline « français », tiraillée entre un risque d’implosion (voir aujourd’hui les débats sur les textes composites et les textualités numériques) et le risque de fermeture et d’assèchement de la discipline scolaire, repliée sur elle-même et éloignée des pratiques langagières en cours dans la société. Sur ce plan, les programmes ont le désavantage d’être toujours réactifs et Chiss invite les concepteurs de plan d’études notamment à davantage d’anticipation. Bien sûr l’école « doit suivre ». Il serait intéressant d’interroger les raisons de l’impression d’un tel « retard » de la discipline français. Un argument qui pourrait être avancé concerne la fulgurance des transformations contemporaines des pratiques littéraciques liées au numérique (mais ne serait-ce pas là à nouveau une vision d’époque ?).

Outre les difficultés ou résistances de l’école à s’aligner aux « nouvelles littéracies », Chiss souligne les problèmes pour le cas de la France de désalignement entre le collège et le lycée. Il prend également en considération la diversité des finalités de la lecture littéraire selon les contextes nationaux, rappelant qu’en France est accordée une place importante à l’universel et à la culture métatextuelle. D’autres notions à l’œuvre dans le champ de la didactique de la littérature sont commentées, comme celle de « débat interprétatif » (Jean-Louis Dufays), de « communauté interprétative » (Stanley Fish) ou de « textes résistants » (Catherine Tauveron). Considérant l’intérêt de Chiss pour la subjectivité, il aurait été intéressant que la notion de « sujet lecteur » (Annie Rouxel, Gérard Langlade…) soit davantage mise en perspective.

Dans la troisième et dernière partie (chapitres 15 à 19), où l’empreinte de Meschonnic est la plus marquée, Chiss poursuit son travail de mise en perspective critique de certains lexèmes ou syntagmes qui révèlent des visions du monde parfois ambivalentes (Holocauste ou Shoah ?), voire qui masquent des rapports de force entre certains groupes sociaux (le propre des « langues de bois »). Dans tous les cas, le lecteur retient à nouveau que les désignations ne sont pas interchangeables, qu’elles ne se valent jamais et qu’il faut reconnaître le caractère « nécessairement stratégique de toute proposition sur le langage » (Meschonnic 1978, p. 318). À ce sujet, il peut être étonnant de constater dans l’ouvrage l’absence ou la minorisation de certains auteurs comme Gérard Dessons sur la poétique ou Jean-Paul Bronckart sur l’interactionnisme sociodiscursif, ainsi que les travaux sur les imaginaires littéraires de Gilles Philippe, ceux apparentés à la « nouvelle narratologie » de Raphaël Baroni et une grande partie des recherches sur l’enseignement du français oral.

En s’intéressant à la circulation des discours sur la langue française et son enseignement, Chiss décristallise un nombre certain de représentations linguistiques et adopte une position critique mais située. D’une part, il s’adonne à une déconstruction large et minutieuse des discours qui ont organisé et continuent d’organiser le français et son enseignement. D’autre part, il soutient l’intégration d’une théorie du langage pour penser les programmes et mieux appréhender l’historicité à l’œuvre dans l’élaboration et le pilotage des systèmes éducatifs et scientifiques. Selon lui, « on ne peut pas sans dommage séparer la théorie du langage et la pratique de l’enseignement » (p. 84). Plusieurs mentions sont faites au texte de Meschonnic « Plan d’urgence pour enseigner la théorie du langage ». Pour Chiss, une telle intégration favoriserait une meilleure compréhension des « espaces de transmission où se reformulent les savoirs […]. Ce sont les capacités transformatrices de cette transmission qu’il faut prendre en compte » (p. 129). Un tel travail permettrait d’éviter certaines confusions scolaires par exemple en mettant davantage à disposition des modèles explicites de la transposition didactique (Chevallard, Schneuwly). En connaissant l’origine et les raisons qui justifient la prise en considération à l’école de certains savoirs, les enseignants seraient certainement mieux « armés » pour revaloriser certaines des activités qu’ils proposent aux élèves.

Enfin, Chiss mène un travail qui s’apparente à une forme d’autocritique lorsqu’il interroge les raisons de l’absence de la théorie du langage dans les programmes. Quelques pistes sont proposées autour de la notion de « discours », comme la polysémie du terme et la labilité de ses acceptions théoriques, un certain manque de consistance de la notion même ou la relative complexité de notions connexes d’historicité et de valeur. Considéré comme opérateur de construction toujours située du sens des énoncés et des textes, le discours implique de la part des locuteurs l’écoute et la compréhension des dialogismes à l’œuvre dans chaque réalisation langagière. C’est cet infini travail de l’activité de signifiance qui devrait guider encore davantage la recherche et l’enseignement des langues. Chiss mentionne à ce propos l’œuvre de Charles Bally « où la vocation didactique règle la construction théorique » (p. 35). Construire des recherches qui soient dès leur origine au service des apprentissages langagiers des citoyens de demain, voilà qui peut avoir valeur d’appel à l’adresse de tous les chercheurs sur le français.

Vincent Capt

HEP-Vaud

Bibliographie

Adam, Jean-Michel, 1999. Linguistique textuelle : des genres de discours aux textes, Paris, Nathan.

Bally, Charles, 2004 [1931]. La crise du français. Notre langue maternelle à l’école, Paris, Droz.

Encrevé, Pierre et Braudeau, Michel, 2007. Conversations sur la langue française, Paris, Gallimard.

Ronveaux, Christophe et Schneuwly, Bernard, 2019, Lire des textes réputés littéraires : disciplination et sédimentation, Berne, Peter Lang.

SPITZER Leo, Traque des mots étrangers, haine des peuples étrangers. Polémique contre le nettoyage de langue, trad. de l’allemand par BRIU Jean-Jacques, présenté par STEUCKARDT Agnès, préfacé par FRANÇOIS Jacques, Limoges, Lambert-Lucas, 2013, 100 p., ISBN 978-2-35935-057-9.

Leo Spitzer (1887-1950), romaniste de l’université de Vienne, quitte la capitale autrichienne pour rejoindre Meyer-Lübke en Allemagne en 1918, puis s’exile (d’abord à Istanbul, ensuite aux États-Unis) en raison de l’accession des Nazis au pouvoir en 1933.

Il demeure peu connu en France bien que, important fondateur de la « stylistique moderne », il ait travaillé sur la littérature française (voir Spitzer 1928).

Grâce à Jean-Jacques Briu, une traduction de son ouvrage Fremdwörterhatz und Fremdvölkerhaß. Eine Streitschrift gegen die Sprachreinigung (1918) est maintenant disponible2. Appréciable avancée que cette version française. Surtout qu’en France, la langue est bien affaire d’État (rappelons L’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, la « réforme de l’orthographe » autour de 1900, les Rectifications de l’orthographe en 1990, les questions de la féminisation des noms de métier en 1998 ou encore de l’« écriture inclusive » en 2017 et leurs retentissements respectifs). Si la « défense » du français, de sa « pureté », est bien implantée dans la tradition française, il est question, dans l’ouvrage de Leo Spitzer, de la défense d’un allemand pur, due à l’Allgemeiner deutscher Sprachverein (association générale de la langue allemande, ADSV) née en 1885, qui lutte contre les gallicismes en cette Vienne du début du XXe siècle3.

Le présent ouvrage se compose de trois parties : une préface, par Jacques François (désormais JF), une imposante présentation, par Agnès Steuckardt (désormais AS), et la traduction du texte de Spitzer, par Jean-Jacques Briu (désormais JJB).

La préface (p. 7-9) situe d’emblée l’ouvrage dans l’histoire : « rares sont les intellectuels viennois à s’abstenir de rejoindre en 1914 le chœur des nationalistes sympathisants du pangermanisme », seuls les juifs assimilés perçoivent la bascule de l’Europe centrale – dont Karl Kraus, Joseph Roth et Leo Spitzer. JF regrette que, du titre allemand, il soit impossible de préserver l’allitération entre Hatz (traque) et Haß (haine), termes symboliques de cet « essai académique contre le nettoyage linguistique », « diatribe contre la xénophobie, premier pas vers le nettoyage ethnique ». Spitzer rappelle, dans les trois premières parties, les propositions de germanisation, la purification du vocabulaire dans les « Reich » allemand et austro-hongrois. Quant à la quatrième partie, JF estime que, après cette étude académique érudite, elle donne lieu à un « brûlot ».

Tel est aussi l’avis de AS. Les riches pages de la présentation (p. 11-43), qualifiées par JF de véritable étude de lexicologie sociale et d’histoire des idées, offrent une analyse substantielle du texte, intitulée « Spitzer, analyste de l’emprunt : une sémantique contre le nationalisme linguistique ». AS y traite des thèmes suivants :

1. « Contexte », avec 1.1. « Mots étrangers et nationalismes », 1.2. « Les linguistes dans la guerre », 1.3. « Leo Spitzer contre le nationalisme linguistique » et 1.4. « Il n’y a pas de langue supérieure. L’Anti-Chamberlain » ; 2. « Le Fremdwörterhatz, une sémantique de l’emprunt », avec 2.1. « Des distinctions aporétiques » (et 2.1.1. « L’aporie de la nécessité », 2.1.2. « Lehnwort, Fremdword : une catégorisation à nuancer »), 2.2. « Le rapport sensible à l’emprunt » (et 2.2.1. « La notion de valeur affective », 2.2.2. « Des mots attachants », 2.2.3. « Un goût élitiste ? ») et 2.3. « Les atouts de l’opacité » (et 2.3.1. « Les emprunts comme termes », 2.3.2. « L’emprunt comme euphémisme »). Suit une riche bibliographie.

Spitzer choisit le parti de la science, en contestant « par des arguments linguistiques le “nettoyage de la langue”, (…) purisme organisé autour de l’Association de la langue allemande » (p. 11) et lié au « nationalisme linguistique ». Il cite amplement la revue mensuelle de l’ADSV, la Zeitschrift des allgemeinen Deutschen Sprachvereins, parue jusqu’en 1943.

Le texte de Spitzer (p. 45-99) présente le mouvement de nettoyage de la langue (syntagme que JJB préfère à celui de purisme de la langue), cette Sprachreinigung des livres de « germanisation » (Verdeutschungsbücher) de l’ADSV. Dans une première partie (p. 47-60), l’auteur rappelle (et critique) les arguments de l’ADSV (mot étranger / mot d’emprunt, emprunt de nécessité / emprunt de luxe, univocité, homogénéité, pureté). Dans une deuxième partie (p. 60-70), il s’en prend à Elise Richter, pourtant son professeur et aussi son dédicataire ! Ajoutons que, première femme professeur d’université à Vienne et première juive dans cette fonction, elle sera par la suite déportée (en 1943). Si l’auteur lui dédicace son ouvrage en 1919, c’est « en toute adversité » ! En fait, Richter approuve la question du nettoyage de la langue tout en déclarant indispensable, par exemple, le terme Friseur, décrié par l’ADSV, pour laquelle, alors que Frisör serait un emprunt, Friseur reste un mot étranger… Dans la troisième partie (p. 71-84) l’auteur expose la contestation du « nettoyage de la langue ». En quatrième partie (p. 84-98), il défend le mélange dans les langues contre la « pureté » et la haine de l’étranger.

Le respect de la langue maternelle par le philologue n’est pas à blâmer en soi : Spitzer « attaque » les chauvins, ceux qui s’opposent au « mot étranger » (Fremdwort, tel Cousin) tout en admettant le « mot d’emprunt » (Lehnwort, tel Uhr) – et qui, ce faisant, oublient que l’emprunt passe naturellement par la phase de « mot étranger ». Il met en lumière les positions ou réactions peu logiques de l’ADSV et de ses tenants : Sauce, excellent exemple de mot étranger (français) devenu emprunt d’usage absolument courant, est à Vienne perçu comme autochtone et en tout cas moins « étranger » que la proposition allemande de Tunke ! Le viennois Idee est préféré au germanique Gedanke, Fiaker à Droschke, Schillee ou Gelee, du français gelée, à Sulze, et Schmafu, issu de je m’en fous, et signifiant « par-dessus la jambe » ou « en se payant ma tête », est bien répandu.

Il nous importe de rendre compte de cet ouvrage dans son ensemble, dans sa spécificité, dans son originalité. Or, si l’objectif de JJB était bien de présenter une traduction en français, la traduction elle-même s’accompagne dans certains cas d’un détail intéressant : il fait suivre ses traductions d’ajouts, qui sont tout simplement les termes allemands utilisés par Spitzer lui-même. Il est fort à parier que les termes cités par JJB en allemand dans son texte français doivent témoigner d’un intérêt particulier, importance intrinsèque ou significative difficulté d’équivalence en français.

Ainsi, dans la liste que nous avons établie ci-dessous, on trouve les traductions, non exhaustives, de JJB, suivies, entre parenthèses, des termes de Spitzer en allemand (avec, entre crochets, quelques rares indications de notre part). Les termes ou expressions relevant de la sphère métalinguistique (toutes sources confondues) nous intéressent tout particulièrement :

valeur affective [d’un mot] (Gefühlswert), p. 53 et 78 ; dénomination (Namengebung), p. 55 ; mot d’emprunt (Lehnwort), p. 48 ; mots d’emprunt par traduction (Übersetzungslehnwörter), p. 71 ; mot étranger (Fremdwort), p. 48 ; manie des mots étrangers (Fremdwörterei), p. 88 ; mot de remplacement [ordonné par le centre de langue officiel] (Ersatzwort), p. 59 ; élément étranger (Fremdling), p. 71 ; [venant] d’un dialecte étranger (fremdmundartig), p. 49 ; [venant] d’une langue étrangère (fremdsprachig), p. 49 ; coloration étrangère [du milieu] (Fremdtum), p. 61 ; conscience […] du peuple (Volksbewusstsein), p. 76 ; offense faite par ce qui est étranger (Fremdenverletzerung), p. 68 ; indigne charabia étranger (würdelose Fremdwörterei), p. 76 ; anglaiseries (Engländerei), p. 83 ; dégradantes anglaiseries (Engländereien), p. 77 ; anglicité (Engländertum), p. 92 ; françaiseries (Französelei), p. 83 ; francité (Franzosentum), p. 92 ; en rabaissant la dignité du mot (Wortherabwürdigung), p. 69 ; trichine linguistique (sprachliche Trichine), p. 83 ; torrent de haine (Hasseslauge), p. 81 ; citoyennerie du monde (Weltbürgerei), p. 84 ; xénophilie (Fremdtümelei), p. 84 ; idolâtrie de l’étranger (Auslandsanbeterei), p. 64 ; nettoyage de la langue (Sprachreinigung), p. 47, 71 et 93 ; unification de la langue (Sprachvereinheitlichung), p. 71 ; germanicisme (Deutschtümelei), p. 98 ; germanisation (Umdeutschung), p. 74 [on lit en note 12 : « ce qu’en linguistique on appelle l’étymologie populaire »] ; germanité (Deutschtum), p. 81 ; dictionnaire de germanisation (Verdeutschungswörterbuch), p. 62 ; livres de germanisation (Verdeutschungsbücher), p. 51 ; pangermanistes (Alldeutsche), p. 82 ; pangermanisateurs (Allesverdeutscher), p. 82 ; germanisateur universel et pangermaniste (Alldeutscher Allesverdeutscher), p. 97 ; dialecte régional de sa petite patrie (Heimatdialekt), p. 90.

Et voici d’autres exemples encore, plus généralement caractéristiques du parler viennois : coiffeur (Friseur), p. 48 ; volet de fenêtre vert (Jalousie), p. 83 ; bravoureux (bravourös), p. 55 ; Jean (Schani), Georges (Schorschl, Schorl, Schurl), Jacques (Schackerl), p. 55 ; me voici dans un beau pétrin (da bin ich in einer schönen Sauce), p. 49 ; il m’a de nouveau raconté toutes ses salades (er hat mir die ganze Sauce nochmals erzählt), p. 49. Une démonstration parlante du charme spécifique du viennois est la suivante : il s’agit de la traduction de l’usage viennois de interessant (p. 51). On peut, certes, rendre ce terme par geistvoll (spirituel), fesselnd (passionnant), spannend (captivant), anregend (excitant), auffallend (surprenant), unregelmäßig (irrégulier), bemerkenswert (remarquable), merkwürdig (étonnant), reizvoll (séduisant), anmutig (charmant) ou encore lehrreich (instructif). Mais Spitzer de demander néanmoins comment germaniser l’expression classique de ein interessanter Mensch (quelqu’un d’intéressant), pour laquelle aucun de ces équivalents ne ferait l’affaire. Le problème est justement que le terme approprié, interessant, est décrié du fait que son « acception embrasse plusieurs notions » (p. 52).

Spitzer met amplement l’accent sur la mauvaise foi et l’hypocrisie rencontrées, comme chez ces « parfumeurs qui mettent dans les flacons et sous une marque allemande leurs essences distillées selon la recette française, ou encore des “confectionneurs” [Konfektioneure] qui “lancent” [lancieren] des “modes” [Moden] qu’ils ont fait entrer en fraude, mais en collant le -s du français “modes” sur l’enseigne de leur magasin… » (p. 72).

Une des conclusions de Spitzer est « qu’aucune langue ne peut rester isolée (…). Chacune est redevable à l’autre » (p. 71). La distinction est courante entre mot allemand, mot d’emprunt et mot étranger – or il faut bien rappeler que tout mot d’emprunt a précisément été un jour un mot étranger ! L’auteur critique l’assertion de l’ADSV selon laquelle « un mot étranger pourrait être aussi bien exprimé en allemand ». Dénonçant le nationalisme linguistique, il souligne aussi la richesse de toute langue en matière d’emprunts, emprunts à des langues plus anciennes ou aux langues contemporaines.

Spitzer traite des emprunts dans le cadre d’une analyse sociale des « menaces » pesant sur la langue nationale. Ces menaces sont constituées de ces mots ennemis de l’allemand pur, venus du français ou de l’anglais, et qui entraînent la défense de la pureté. Mais il souligne que dans une telle « défense », dans ce purisme, on oublie trop souvent qu’une langue a précisément toutes les chances de s’enrichir grâce à l’influence de ses voisines.

Mais voici d’ultimes questions ou remarques critiques.

JF et AS caractérisent la dernière partie de l’ouvrage de « brûlot », c’est-à-dire d’écrit à caractère polémique (ici trop polémique) car il y est dit que « la haine des mots étrangers est liée à la haine nationale » et que la traque des mots étrangers se rapproche d’une xénophobie exacerbée avec l’action de l’ADSV et de sa revue Zeitschrift der Allgemeinen Deutschen Sprache, qui veulent une langue allemande « pure et patriotique ». Pourtant, il nous semble que c’est tout l’ouvrage qui est un écrit parlant, simplement instructif, poignant, et qui prête tout naturellement à la polémique, dans la mesure où il s’agit de décrire un purisme excessif dans son patriotisme et son nationalisme. Ainsi, le ton de la polémique nous semble avoir été donné dès la première ligne, avec l’évocation de ces « instincts bestiaux de l’homme ». Et même dès la première note, l’auteur parlant bien de « [s]on attaque ». N’est-ce pas, là déjà, le ton de tout ce texte de revendication ? Tout comme en page 79, par exemple, lorsqu’est rappelée la « militarisation de la pensée » de la Zeitschrift ? Fallait-il en faire reproche à Spitzer ?

Il nous revient par ailleurs de citer de rares coquilles – qui ne portent guère à conséquence dans un ouvrage d’un si grand intérêt. Elles sont relatives au prénom d’Arthur Schnitzler (p. 7, n. 1), au nom de la Mariahilferstraße à Vienne (p. 74) ou à la graphie de Sprachbewertung (p. 19), de Presse (p. 82) ou de geckenhaft (p. 70), ou encore à une confusion concernant les termes allemands Gesinde et Gesindel (p. 68). Quant à la bibliographie – fort riche et instructive –, elle mériterait les compléments mentionnés dans le corps du texte (concernant le nom : Dunger, Olender, Rey-Debove ; la date : Maas, Steuckardt ; le titre : Gauthiot), certaines corrections par rapport à des dates hésitantes (Bréal, Lehmann & Martin-Berthet), ainsi qu’une légère modification de l’ordre alphabétique des références (p. 43). Ce ne sont là que des détails et, à la lecture de la version française, le lecteur du texte allemand s’y retrouvera facilement (même si la note 10 du texte français ne semble pas avoir de correspondant en tant que tel dans le texte allemand). En effet, la vingtaine de notes de l’auteur et les 35 notes du traducteur sont présentées selon des modes distincts. Et pour le confort du lecteur bilingue, la pagination originale du texte allemand est signalée, entre crochets, à même le texte français.

En conclusion, l’ouvrage se lit aisément et intéresse les germanistes comme les romanistes, les philologues, il renseigne aussi les traducteurs, les lexicologues, les terminologues, les « descripteurs » et les « prescripteurs », les sociologues, les historiens, les sociolinguistes.

Danielle Candel

CNRS, HTL

Bibliographie

Branca-Rosoff, Sonia, 2015. « Leo Spitzer, Traque des mots étrangers, haine des peuples étrangers. Polémique contre le nettoyage de la langue. Traducteur : Briu Jean-Jacques. Responsable scientifique et présentation : Steuckardt Agnès. Préface : François Jacques, 100 pages. Limoges, Lambert Lucas, (1818) 2013 », Semen 39 [URL : http://journals.openedition.org/semen/10501].

Feuerhahn, Wolf et Rabault-Feuerhahn, Pascale, 2014. « La philologie peut-elle s’exporter ? », Revue germanique internationale 19, p. 155-177.

Kreissler, Félix, 1973. Le français dans le théâtre viennois du XIXe siècle, Paris, Puf.

Spitzer, Leo, 1928. Stilstudien, Munich, Hueber (Études de style, trad. Alain Coulon, Michel Foucault et Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1970).

Tabouret-Keller, Andrée, 2014. « Contre le nationalisme linguistique. Débat autour du texte de Leo Spitzer de 1918 : Traque des mots étrangers, haine des peuples étrangers. Polémique contre le nettoyage de la langue », Langage et société 148, p. 97-103.

GABELENTZ Georg von der, 2016. Die Sprachwissenschaft. Ihre Aufgaben, Methoden und bisherigen Ergebnisse, éd. de RINGMACHER Manfred et MCELVENNY James, Berlin, Language Science Press. Classics in Linguistics, 559 p. ISBN 978-3-946234-35-7.

Die Sprachwissenschaft du sinologue Georg von der Gabelentz (1840–1893) a été publié une première fois en 1891, puis en 1901, sous la responsabilité de son élève Albrecht von den Schulenburg, lequel annonce dans sa préface avoir voulu « préserver ce qui a été produit » et n’avoir apporté « de changements et d’élargissements que là où le progrès de la science les rendait urgents ». Le livre a ensuite attendu la vogue du structuralisme pour attirer de nouveau l’attention, avec plusieurs rééditions de la version de 1901 chez Gunter Narr, rapidement accompagnées d’une préface de Coseriu, qui s’efforçait d’en montrer les correspondances avec le Cours de Saussure. Alors que ces rééditions étaient de simples retirages, l’originalité de la nouvelle édition publiée par Manfred Ringmacher et James McElvenny est de mettre à la disposition du lecteur les deux éditions originales en un seul volume, en les différenciant conventionnellement le cas échéant par la couleur des caractères. Si cela ne suffit pas pour qualifier le résultat d’édition critique, les éditeurs fournissent là un outil commode, et de lecture agréable, pour l’historien désireux de suivre le développement de la dernière décennie du XIXe siècle telle que les contemporains l’ont perçue. S’agissant de Von der Gabelentz lui-même, en dehors des références bibliographiques postérieures à 1893, l’attribution des remaniements à l’un ou l’autre auteur reste cependant difficile sur la seule base des textes publiés. Les modifications apportées à la seconde édition semblent quoi qu’il en soit en accord avec d’autres textes tardifs de l’auteur, et notamment son ultime article, « Typologie des langues, une nouvelle tâche pour la linguistique » (Indogermanische Forschungen 4, 1894, p. 1-8), qui fait, comme elle, appel à des données statistiques, une innovation dont l’introduction en linguistique est généralement attribuée à l’intéressé. Que ce texte ait paru dans la revue phare de néogrammairiens, de surcroît dans un numéro d’hommage à Leskien, est au demeurant symptomatique de la position intellectuelle et institutionnelle d’un savant qui revendiquait une forme de marginalité et avait néanmoins trouvé sa place dans l’espace très ouvert que fut la linguistique germanophone de son époque.

Couplant systématiquement documentation empirique et présentation des métalangages, le livre se présente comme une sorte de bilan-programme de la « science du langage », développé en quatre parties. La première est un tour d’horizon de la discipline, contextualisée par rapport aux savoirs connexes, et dont la nouveauté tient peut-être moins au projet lui-même – d’autres, et notamment Steinthal, s’y étaient risqués – qu’à son empan temporel et spatial, élargi aux traditions non européennes. Les deux parties suivantes mêlent également données factuelles et discours de la méthode. Sous le titre « Die einzelsprachliche Forschung », la deuxième partie adopte une perspective synchronique. Après des remarques préliminaires sur les langues et les dialectes, et sur l’acquisition des langues, l’essentiel est consacré aux outils de la description, grammaires et dictionnaires, notamment. La troisième partie aborde la linguistique historique et la généalogie des langues, que l’auteur envisage selon deux facettes, celle de leur histoire « externe », soit « l’histoire de leur développement, de leurs ramifications et de leurs mélanges éventuels », et celle de l’histoire interne qui « explique et cherche à expliquer comment la langue s’est progressivement transformée quant à sa forme et sa matière » (p. 149). La quatrième et dernière partie, de loin la plus importante par le nombre de pages, est consacrée à la « linguistique générale » et couvre à peu près tout ce qui avait été abordé sous ce titre, avec notamment d’importants développements consacrés à la classification des types de langues, mais aussi des chapitres sur l’origine du langage, le rôle du « discours » (Rede), l’ordre des mots, etc. La linguistique générale, écrit l’auteur dans le chapitre introductif (p. 317), a pour objet « la capacité langagière elle-même » et doit appréhender cette capacité dans toutes ses manifestations. Elle aborde cette fois l’action des langues – non plus quelles sont les influences qui les ont faites ce qu’elles sont, mais les forces qu’elles expriment et éveillent. La filiation avec le programme anthropologique de Humboldt est ici explicite.

Toutefois, si l’ombre de Humboldt et, avec une distance critique plus affirmée, celle de Steinthal, sont régulièrement perceptibles dans l’ouvrage, leurs programmes n’y sont qu’une composante d’un projet qu’il faut sans doute plutôt comprendre comme une encyclopédie méthodique des sciences du langage. L’époque s’y prêtait pour au moins deux raisons : l’extension du champ – en l’occurrence l’esquisse d’une grammaire comparée des langues d’Extrême Orient, s’agissant de Von der Gabelentz – et le besoin d’une mise en ordre du savoir déjà accumulé, une entreprise à laquelle la linguistique indo-européenne s’était attelée à partir de Schleicher, entraînant dans son mouvement un intérêt croissant pour la réflexion méthodologique.

Le lecteur habitué aux dichotomies rétrospectives s’étonnera donc peut-être de voir s’articuler dans un même ouvrage l’anthropologie linguistique des héritiers de Humboldt, la tradition comparatiste issue de Bopp, avec une référence forte à la méthodologie néogrammairienne et un appel régulier aux thèses de Schuchardt sur la mixité des langues et les apparentements non génétiques ; à quoi s’ajoutent encore des réflexions sur l’origine du langage et sur le rôle du discours et de l’interaction. D’une part, l’auteur affiche sa volonté anthropologique, en liant langues et cultures, et il ambitionne par ailleurs de refonder une « grammaire générale » sur des bases cette fois inductives, en ne cachant pas sa sympathie pour les théories « philosophiques » du siècle précédent. Si l’on étudie une forme de langue, précise-t-il (p. 288), ce n’est pas tant pour mieux la comprendre que pour « y gagner une image plus riche, plus complète et plus vraie de la diversité des organismes langagiers ». Mais d’autre part, son attitude à l’égard de la linguistique indo-européenne est emblématique. Alors même qu’il se plaît à souligner la spécificité d’un champ dont la grammaire comparée naissante ne pouvait, pour des raisons évidentes, se constituer selon les mêmes modes documentaires que ceux de la grammaire comparée indo-européenne, et qu’il rejette par ailleurs, au motif de leur européocentrisme, nombre de taxinomies usuelles, que celles-ci portent sur la morphologie, la syntaxe ou la classification des langues, cette même grammaire comparée indo-européenne n’en fournit pas moins un référentiel de scientificité. Les questions abordées dans Die Sprachwissenschaft sont bien, aussi, celles qui occupaient les linguistes : le statut des Lautgesetze et de leurs « exceptions », la signification de l’analogie, la critique du modèle arborescent, la réinterprétation conventionnaliste de l’étymon (un acquis épistémologique majeur des néogrammairiens), pour ne citer que quelques exemples.

Néanmoins, et sans doute sous l’effet du champ d’investigation, certains des postulats constitutifs de la tradition grammaticale européenne sont remis en cause, telles la coupure lexique/grammaire, ou encore l’importance accordée à la flexion en morphologie et à l’axe sujet/objet en syntaxe. S’esquisse aussi, discrètement, une redistribution des fonctions sémantiques au profit de quatre métacatégories : la classification (telle celle assurée dans les langues européennes par les parties du discours), les relations logiques (soit la syntaxe dans son interprétation traditionnelle), la relation du locuteur à son propos et à autrui et enfin « l’ombre de la représentation mentale exprimée dans le mot » (p. 443). À la différence de la taxinomie usuelle, la classification proposée est d’abord fonctionnelle et n’est pas hiérarchisée selon le mode traditionnel unités/relations.

On se dira que ce foisonnement, dont il n’est donné ici qu’un aperçu, correspond à la situation de l’auteur, qui n’était pas indo-européaniste, n’enseignait pas à Leipzig, qui, peut-être, a exprimé à sa manière une réaction analogue à celles des dialectologues, en quête d’explications plus factuelles du changement linguistique. Le fait que la grammaire comparée européenne se soit construite sur des textes et sur la reconstruction, et non sur des parlers réels, avait au contraire favorisé son orientation formalisante. Mais ce foisonnement fut aussi celui d’une époque. Les Indogermanische Forschungen s’ouvraient en réalité bien au-delà de ce que laissait augurer leur titre, l’éphémère Internationale Zeitschrift für allgemeine Sprachwissenschaft s’ouvrait à tout. Die Sprachwissenschaft peut paraître éclectique au lecteur moderne. Mais éclectique selon quels critères ? Faute de pouvoir lui assigner une place, sinon marginale, dans l’une des traditions reconstruites par l’historiographie ? L’illusion rétrospective générée par l’assignation d’un rôle historiographique à un acteur ou un groupe d’acteurs est plus ou moins préservée tant qu’il s’agit d’œuvres très techniques et spécialisées comme ont pu l’être certains travaux comparatistes. Elle se dissipe dès que l’on cherche à y insérer des ouvrages aux prétentions plus encyclopédiques comme Die Sprachwissenschaft. Ces derniers présentent par contre l’avantage de placer leur lecteur dans une situation plus voisine de celle des acteurs eux-mêmes, qui n’avaient pas affaire à des traditions mais à un ensemble de questions et de thématiques, d’origines diverses, qui circonscrivaient plus ou moins leur époque. Certaines paraîtront, mais a posteriori, « modernes » et d’autres « datées ». Nul doute à ce titre que Die Sprachwissenschaft ne fournisse une bonne illustration de son époque. Nul doute aussi qu’elle n’invite au passage l’historien à réfléchir à ses propres catégories.

Didier Samain

Université Paris Diderot, HTL

PELLEN René et TOLLIS Francis, 2018. La Grammaire castillane de Nebrija (1492). Un pas décisif dans la grammatisation de l’espagnol, Limoges, Lambert-Lucas, 534 p. ISBN 978-235935-212-2.

La logique voulait que la traduction française de la Gramática castellana écrite par Antonio de Nebrija en 1492 soit réalisée par les deux spécialistes de ce texte que sont René Pellen et Francis Tollis (désormais RP et FrT). Déjà auteurs de deux volumes intitulés Grammaire d’une langue, langue d’une grammaire qui constituent une étude extrêmement rigoureuse des choix théoriques et métalinguistiques de Nebrija, il leur restait à entreprendre ce travail de traduction. Voilà qui est fait et bien fait. L’obtention du prix Honoré-Chavée 2019 de l’Académie des inscriptions et belles-lettres est le témoignage de ce remarquable travail d’édition du texte, mais aussi du talent de traducteur de ces deux hispanistes qui ont eu le courage d’affronter un tel texte avec la rigueur et l’effacement qui siéent aux plus grands.

L’ouvrage se compose du texte traduit avec un appareil critique conséquent, une introduction de 218 pages, un index des notes très utile pour retrouver un thème abordé dans l’une ou l’autre des parties du livre et une bibliographie de 45 pages subdivisées en une bibliographie des sources primaires des grammaires latines de l’Antiquité à la Renaissance, des textes grammaticaux ou apparentés et des dictionnaires des principales langues romanes décrites pour la première fois à la Renaissance (espagnol, portugais, italien et français), ainsi qu’une bibliographie secondaire d’études critiques, consacrée pour une part substantielle à Nebrija et la grammaticographie du castillan.

L’introduction commence par quelques « biographèmes » sur Nebrija qui est très rapidement situé dans la tradition grammaticale espagnole et le contexte politique de la fin du XVe siècle, pour mettre en évidence la maturation de sa pensée grammaticale et didactique qui intègrera un transfert et une adaptation de ses savoirs du latin vers le vernaculaire et qui le mènera à la rédaction de la Grammaire castillane. Grand latiniste andalou, grammairien et lexicographe né en 1441 ou 1444, Nebrija occupera une chaire de grammaire successivement à l’université de Salamanque et à celle d’Alcala de Henares. L’écriture de la Grammaire a débuté en 1486, mais sera finalement imprimée en 1492, vraisemblablement le 18 août, soit six ans après l’autre œuvre importante de Nebrija, les Introductiones latinae. La date est symbolique pour l’Espagne. C’est à la fois au niveau national, la fin de la Reconquête du territoire par les chrétiens sur les musulmans qui détenaient encore le royaume de Grenade et conjointement le début d’une construction d’une unité politique et aussi hors de ses frontières, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et la rencontre avec les peuples indigènes de ce continent et des langues structurellement très éloignées des langues connues jusqu’alors par les occidentaux. Le prologue de la Grammaire qui répond aux attendus du genre (présentation du but de l’ouvrage à destination du lecteur afin de mieux capter son attention) a été écrit après la capitulation de Grenade du 2 janvier. Le prologue est dédicacé à Isabelle, reine de Castille et de León, épouse de Ferdinand II d’Aragon. Outre le fait qu’il l’interpelle comme la reine d’Espagne qu’elle n’est pas, il la prie de veiller à un usage normé du castillan qu’il entend décrire, afin d’éviter la fragmentation de la langue à l’instar du latin, mais surtout pour que le castillan puisse servir l’unité nationale et être enseigné aux peuples assujettis. C’est cette phrase bien connue sur le lien entre le développement politique et social d’une nation et sa langue : « […] c’est que la langue a toujours été la compagne de l’empire » (p. 221).

En ce qui concerne le contexte historico-grammatical qui voit émerger la Grammaire castillane, les auteurs présentent une Espagne qui n’a pas échappé à la circulation des grammaires latines médiévales et leurs adaptations. Comme l’Italie et la France, l’Espagne a compris assez tôt que la circulation des savoirs ne pouvait être assurée par le seul latin et que même pour l’apprentissage de cette langue il devenait nécessaire de recourir au vernaculaire et de revisiter l’approche de son acquisition. Deux caractéristiques de la tradition espagnole sont mises en évidence, la grammaire proverbiandi d’une part et l’influence des arts poétiques sur la grammaire d’autre part. Ces dynamiques d’évolution semblent également suivre le même cheminement : partir de la Catalogne puis passer par l’Aragon pour s’enraciner en Castille. RP et FrT désignent Juan de Pastrana comme initiateur en Espagne de cette tradition scolaire avec son Compendium gramatice breve imprimé en 1466. Bien qu’écrit en latin, l’ouvrage se veut, selon son auteur, « bref et utile » et pour cela affiche de la couleur, des accolades sans hésiter à bouleverser la mise en page traditionnelle. Si comme les autres pays de langues romanes, l’Espagne prend acte toujours davantage de la perte d’ascendant du latin, les auteurs notent avec justesse une donnée particulière à la péninsule soit le fait que le castillan a eu aussi entre le XIIIe et le XVe siècle un rôle d’interface dans la traduction de l’arabe ou l’hébreu et le latin, établissant ainsi peu à peu un usage reconnaissable par un nombre croissant de locuteurs et faisant de ce vernaculaire, potentiellement, une langue pour la création littéraire. C’est dans ce contexte, en 1482, que Nebrija sort ses Introductiones latinae. Souvent considéré comme un brouillon (édité trois fois tout de même), ce livre affiche une volonté didactique de mettre l’apprentissage du latin à la portée d’un public de l’enseignement secondaire en reconsidérant les contenus des grammaires médiévales et en laissant une part importante aux explications sur la langue. Il est composé d’une partie consacrée à la morphologie, une seconde aux parties du discours (8), une troisième à l’orthographe, une quatrième à un peu de syntaxe et une cinquième aux emplois lexicaux et grammaticaux incorrects et un peu de rhétorique. La troisième édition sera la plus reproduite et rencontrera un succès immense au point de devenir la référence grammaticale dans les universités espagnoles. Dans cet ouvrage, Nebrija a voulu notamment innover en matière de lexique. Dans la première version, il avait composé un additif lexical de 1 890 unités qui présage la version bilingue de 1488 des Introductiones latinae commandée par la reine et du dictionnaire latin-castillan, le Lexicón, qui paraîtra en 1492. S’appuyant sur les prologues successifs, RP et FrT décrivent bien la « convergence d’intérêts » (p. 78) entre la reine et Nebrija. Isabelle la Catholique cherchait à s’inscrire dans une dynamique de rénovation de l’enseignement du latin et Nebrija, sensible aux requêtes royales, entrevoyait une possibilité de mener à bien ses projets de réforme grammaticale.

Si l’on fait abstraction de la Grammatichetta de Leon Battista Alberti, rédigée entre juillet 1438 et octobre 1441 pour le toscan, qui resta très confidentielle, la Grammaire castillane de Nebrija est l’ouvrage qui initie le processus de grammatisation des langues romanes. Il peut être appréhendé comme l’exécution des orientations évoquées dans le prologue, à savoir : distinguer les apprentissages selon la langue première des locuteurs et accompagner les castillanophones dans l’évolution de leur savoir épilinguistique vers un savoir représenté. Dans cette perspective, la Grammaire castillane est conçue en deux parties. La première correspondant selon les calculs des auteurs à 81,2 % du texte global comporte les livres de 1 à 4. C’est ce qui sera appelé le Traité. Le public visé est le lectorat castillanophone. La seconde partie ne comportant qu’un seul livre est l’Initiation, soit un abrégé des quatre livres, destiné, cette fois, aux étrangers. Le Traité comprend une partie sur l’orthographe, la prosodie et la syllabe, les parties du discours (10) et la syntaxe. L’Initiation reprend les chapitres sur l’orthographe, les articles et les pronoms, les conjugaisons du verbe et les modes. Dans les deux parties, Nebrija suit un même schéma d’exposition : énoncé des principes, présentation des exemples et commentaire des exemples. Les auteurs notent l’importance de l’exemplification au service d’une meilleure compréhension ; ainsi celle-ci représenterait 14,9 % de la première partie tandis qu’elle s’élèverait à 39,1 % de l’Initiation. RP et FrT font remarquer la pertinence de choisir des mots usuels ou des termes rares et techniques comme exemples afin de servir de référence pour la nécessaire activité néologique et de contribuer à constituer des paradigmes lexicaux indispensables pour une production langagière nuancée et satisfaisante. Les auteurs soulignent néanmoins le paradoxe d’avoir cité peu de textes littéraires alors que Nebrija œuvre aussi à faire du castillan une langue littéraire. La métalangue est évidemment une donnée cardinale dans une première grammaire d’une langue romane, puisque le modèle descriptif pour le latin ne coïncide pas en totalité avec la réalité du vernaculaire. La traduction des Introductiones latinae avait constitué déjà pour Nebrija une première approche du travail terminologique à accomplir pour la Grammaire, entre adaptation, traduction du latin et innovation. Enfin, dans le Traité, ne perdant pas de vue qu’il vise, à terme, l’apprentissage du latin, Nebrija commence généralement ses présentations en partant du latin pour montrer les caractéristiques du castillan. En revanche, ne soutenant pas cet enjeu pour le lectorat étranger, il n’établit pas de parallèle entre les deux langues.

La lecture de l’ouvrage est nécessaire pour toute personne s’intéressant au processus de grammatisation ou simplement à l’écriture d’une grammaire en réponse à des besoins exprimés par une communauté. L’exercice en sera facilité par l’introduction rédigée dans une langue claire, précise, sans excès d’une terminologie qui peut devenir un handicap pour les non-initiés. Une autre piste de lecture est de commencer par le texte traduit et d’apprécier, par exemple, l’exercice de compression de contenu à destination du public étranger en comparant le Traité et l’Initiation pour lire ensuite les pages introductives qui expriment admirablement bien cette histoire culturelle ou l’ambition scientifique d’un homme qui saura répondre aux besoins de fixation d’une langue dans un contexte tout à la fois de définition de frontières nationales et de grandes expéditions colonisatrices.

Anne-Marie Chabrolle-Cerretini

Université de Lorraine, ATILF

OUVRAGES DE COLLABORATEURS DHEL / PUBLICATIONS BY ASSOCIATES OF HEL4

MCELVENNY James (éd.), 2019. Gabelentz and the science of language, Amsterdam, Amsterdam University Press, 316 p. ISBN 9789462986244.

The German sinologist and general linguist Georg von der Gabelentz (1840–1893) occupies a crucial place in linguistic scholarship around the end of the nineteenth century. As professor at the University of Leipzig and then at the University of Berlin, Gabelentz was present at the main centers of linguistics of the time. He was, however, generally critical of the narrow, technical focus of mainstream historical-comparative linguistics as practiced by the Neogrammarians and instead emphasized approaches to language inspired by a line of researchers stemming from Wilhelm von Humboldt. Gabelentz’ alternative conception of linguistics led him to several pioneering insights into language that anticipated elements of the structuralist revolution of the early twentieth century. Gabelentz and the science of language brings together four essays that explore Gabelentz’ contributions to linguistics from a historical perspective. In addition, it makes one of his key theoretical texts, “Content and Form of Speech”, available to an English-speaking audience for the first time.

CERRÓN-PALOMINO Rodolfo, EZCURRA RIVERO Álvaro et ZWARTJES Otto (éd.), 2019. Lingüística misionera: aspectos lingüísticos discursivos, filológicos y pedagógicos, Lima, Pontificia Universidad Católica del Perú, Fondo Editorial / Aleph Impresiones S.R.L., 446 p. ISBN 978-612-317-506-1.

Los vocabularios y gramáticas de las lenguas amerindias elaborados por los religiosos, principalmente entre los siglos XVI y XVIII, son el resultado de un esfuerzo orientado a atender las dificultades pedagógicas y pastorales propias de la evangelización colonial. Los afanes misioneros promovieron también distintos tipos de textos doctrinales, catecismos, confesionarios y sermonarios, los cuales, con sus respectivas traducciones en lengua indígena, procuraron garantizar la transmisión de la fe cristiana.

KACPRZAK Alicja, MUDROCHOVA Radka et SABLAYROLLES Jean-François (éd.), 2019. L’emprunt en question(s) : conceptions, réceptions, traitements lexicographiques, Limoges, Lambert-Lucas, La Lexicothèque, 200 p. ISBN 978-2-35935-230-6.

Fruit de plusieurs années de travail d’un groupe international de recherche sur la néologie par emprunt dans diverses langues d’Europe, ce livre collectif a trois objectifs principaux, tous d’orientation plutôt théorique : l’examen du concept d’emprunt, d’abord par contraste avec des notions connexes (xénisme, pérégrinisme, etc.), puis par l’étude de diverses conceptions nationales où des linguistes ont imprimé leur marque en ce domaine ; l’examen de la réception des emprunts dans plusieurs pays et des discours tenus à leur sujet tant par des instances officielles publiques ou privées que par la communauté des locuteurs, en fonction des époques et des circonstances ; enfin l’analyse de la pratique lexicographique (entre accueil et refus, avec des différences de marquage, etc.) et la veille néologique semi-automatique dont les nouveaux emprunts sont des éléments non négligeables.

MCELVENNY James (éd.), 2019. Form and formalism in Linguistics, Berlin, Language Science Press, History and philosophy of the language sciences, no 1, 271 p. ISBN 978-3-96110-182-5.

“Form” and “formalism” are a pair of highly productive and polysemous terms that occupy a central place in much linguistic scholarship. Diverse notions of “form” ―embedded in biological, cognitive and aesthetic discourses― have been employed in accounts of language structure and relationship, while “formalism” harbours a family of senses referring to particular approaches to the study of language as well as representations of linguistic phenomena. This volume brings together a series of contributions from historians of science and philosophers of language that explore some of the key meanings and uses that these multifaceted terms and their derivatives have found in linguistics, and what these reveal about the mindset, temperament and daily practice of linguists, from the nineteenth century up to the present day.

MERRILEES Brian, EDWARDS William et GRONDEUX Anne (éd.), 2019. Le dictionnaire Aalma : les versions Saint-Omer, BM 644, Exeter, Cath. Libr. 3517 et Paris, BnF lat. 13032, Turnhout, Brepols, Continuatio Medievalis, Lexica Latina Medii Aevi, no VI. LXII+957 p. ISBN 978-2-503-57519-3.

L’Aalma est un épitomé bilingue latin-français du Catholicon de Balbi dont on connaît quatorze manuscrits. Il s’agit d’un des plus importants glossaires bilingues du Moyen Âge occidental. L’Aalma suit un autre groupe de glossaires latins-français, l’Abavus, dont quatre versions ont été publiées par Roques en 1936, dans le premier volume du Recueil général des lexiques français du moyen âge. Sont ici représentés trois manuscrits, Paris, BnF lat. 13032, Saint-Omer, Bibliothèque municipale 644 et Exeter, Bibliothèque de la Cathédrale, 3517. Brian Merrilees a été professeur émérite à l’université de Toronto et chercheur en linguistique française, littérature anglo-normande, textes lexicographiques et grammaticaux en ancien français.

BAUMGARTEN Jean, ROSIER-CATACH Irène et TOTARO Pina, 2019. Spinoza, philosophe grammairien : le « Compendium grammatices linguae hebraeae », Paris, CNRS Éditions, Cahiers Alberto-Benveniste, 293 p. ISBN 978-2-271-11895-0.

L’Abrégé de grammaire hébraïque de Baruch Spinoza (le Compendium grammatices linguae hebraeae) parut en 1677 à Amsterdam dans l’édition latine de ses œuvres posthumes. Il avait été rédigé à la demande de ses amis qui s’intéressaient à l’étude de l’hébreu et connaissaient ses compétences en la matière. L’intention explicite de Spinoza dans cet ouvrage avait été d’expliquer la grammaire hébraïque « selon la méthode géométrique » et d’écrire une grammaire d’une langue vivante plutôt que celle de la langue biblique. De toutes ses œuvres, celle-ci, inachevée, est la moins connue et étudiée, et fut longtemps considérée comme un texte marginal.

Les contributions publiées dans le présent ouvrage tendent à resituer le Compendium dans le contexte culturel, linguistique, religieux et intellectuel de l’Europe du XVIIe siècle. Elles visent à en éclairer les sources, à analyser la méthode élaborée par Spinoza dans sa grammaire, à mettre en rapport ses idées linguistiques avec les principes de sa philosophie, en particulier celles du Traité théologico-politique. Ainsi l’Abrégé pourrait-il être reconsidéré comme une création originale et essentielle au sein du corpus spinoziste.

LIBERA Alain de, BRENET Jean-Baptiste et ROSIER-CATACH Irène (éd.), 2019. Dante et l’averroïsme, Paris, Les Belles Lettres / Collège de France, Docet Omnia, no 5. ISBN 978-2-251-44967-8.

Dante averroïste ? Le plus grand poète du Moyen Âge fut-il le disciple du plus grand philosophe arabe ? La Divine Comédie place Averroès, l’auteur du Grand commentaire d’Aristote, en Enfer, et en Paradis son disciple latin Siger de Brabant qui, dans l’actuelle « rue du Fouarre » à Paris, mettait en syllogismes « des vérités importunes ». Jugement de Salomon ?

Ce volume collectif traite en détail l’un des chapitres les plus controversés de l’histoire comme de l’historiographie de la philosophie et de la théologie médiévales. Revisitant les textes philosophiques et poétiques de Dante, de la Vita nova au Convivio, au De vulgari eloquentia et à la Monarchia, examinant les productions et les thèses de ses contemporains, interlocuteurs, amis et adversaires, médecins, philosophes et poètes, rappelant et discutant les thèses de ses lecteurs anciens et modernes, les meilleurs spécialistes des domaines concernés, philosophes et italianistes, dressent le bilan de deux siècles d’études sur Dante, mais aussi sur Cavalcanti et sur l’averroïsme latin.

Suivant trois grands axes, le langage et la pensée, les émotions, la politique, c’est au cœur de l’histoire et de la culture européennes, à Paris, à Florence, sur les routes de l’exil, que les contributions ici rassemblées plongeront lectrices et lecteurs amoureux de Dante, de l’Italie et de la littérature.

LEFEBVRE Julie et TESTENOIRE Pierre-Yves (éd.), 2019. Blancs de l’écrit, blancs de l’écriture. Linguistique de l’écrit, no 1, Lausanne, Sdvig press. ISSN 2515-3102.

Dans l’univers de l’écrit, qu’est-ce que le « blanc » ? Coloration du papier « [e]xtrêmement désagréable pour les yeux et crime envers la santé publique » pour reprendre les propos d’un typographe (voir Tschichold 1994 : 227) ? Trace d’une absence, comme l’a perçu la civilisation occidentale de l’alphabet (voir Christin 2000) ? Élément partie prenant de l’« espace graphique du texte », comme ont pu le concevoir des linguistes de l’écrit (Anis et al. 1988 : 174) ? C’est en partant de ce dernier point de vue, linguistique, que les contributions rassemblées dans le présent numéro interrogent la question des blancs de l’écrit et des blancs de l’écriture à partir d’études de corpus d’imprimés ou de manuscrits, engageant des genres discursifs écrits variés.


1

Les deux premiers dirigent la collection et la troisième dirige la série dans lesquelles sont parus les deux ouvrages qui font l’objet de la présente recension.

2

Voir aussi Tabouret-Keller 2014 et Branca-Rosoff 2015.

3

Voir par ailleurs Kreissler 1973 et sur le « transfert » de philologie, Feuerhahn et Rabault-Feuerhahn 2014. Dans le cadre polémique, on rappellera les diatribes animant la discussion sur les thèses des « néo-grammairiens », en particulier le texte offensif de Hugo Schuchardt contre « l’infaillibilité » des lois phonétiques.

4

Les « collaborateurs d’HEL » sont les membres du laboratoire HTL ainsi que les membres du bureau de la SHESL. Leurs ouvrages ne peuvent donner lieu à compte rendu dans HEL.
“Associates of HEL” refers to members of HTL research unit and to members of the SHESL board. Their publications shall not be reviewed in HEL.


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