Free Access
Issue
Histoire Epistémologie Langage
Volume 40, Number 2, 2018
La tradition linguistique arabe et l’apport des grammairiens arabo-andalous
Page(s) 7 - 11
DOI https://doi.org/10.1051/hel/2018015
Published online 22 January 2019

La revue Histoire Épistémologie Langage consacrait, il y a presque quarante ans, un numéro à la tradition grammaticale arabe (« Éléments d’Histoire de la tradition linguistique arabe », tome II, fascicule 1, 1980). C’était l’époque où la linguistique arabe, jadis une discipline plutôt marginale, commençait à s’affirmer en raison de l’intérêt croissant de la communauté scientifique pour les langues et les traditions linguistiques non-occidentales (Rédaction 1980, Larcher 2007). Dans ce contexte, le numéro thématique de la revue offrait une présentation de quelques aspects clés de l’histoire de la pensée grammaticale arabe.

Quarante ans plus tard environ, nos connaissances ont beaucoup avancé dans ce domaine : un grand nombre de sources arabes ont été publiées et sont maintenant disponibles aux chercheurs ; la production scientifique est régulière et assez abondante1 ; des ouvrages didactiques – donc de synthèse de nos connaissances – ont été publiés (voire republiés, comme Bohas et al. 2006 [1990]) ; une encyclopédie, Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics (EALL), offre au spécialiste comme au non-spécialiste une étude détaillée des concepts et des termes techniques de cette tradition2. Cependant, une question épistémologique ne semble avoir jamais été abordée de manière systématique : le rôle des traditions locales, notamment celles périphériques, dans l’évolution des théories linguistiques arabes3.

Ce dossier thématique propose de réélaborer nos connaissances et de nourrir notre réflexion au prisme d’une nouvelle approche : les relations entre le centre et les marges dans l’histoire des études linguistiques en terre d’Islam. Ce travail ne pouvait que commencer par la plus importante de ces traditions locales : celle qui s’est développée en al-Andalus entre le IIe/VIIIe siècle et le IXe/XVe siècle. Cette région, caractérisée par une identité culturelle très marquée vis-à-vis du centre du monde islamique, mais sujette à une régulière instabilité en tant que territoire de frontière – territoire, donc, d’échange et de confrontation –, a été le berceau d’une activité linguistique extrêmement riche. Le travail des grammairiens arabo-andalous se basait au premier chef sur l’étude et le commentaire des traités arabes orientaux, mais leur œuvre a ensuite été transmise aussi dans d’autres régions du monde islamique, dont les régions centrales.

L’aspect de la transmission, lecture et relecture du savoir grammatical des deux côtés (est et ouest) de la Méditerranée a été abordé sous l’angle des « lectures croisées »4. Les études grammaticales arabes ont été importées en al-Andalus depuis l’Orient musulman et nous savons aujourd’hui que les grammairiens andalous ont régulièrement étudié les traités de leurs homologues orientaux tout au long de la présence musulmane dans la péninsule Ibérique. En revanche, les grammairiens orientaux semblent avoir négligé pendant longtemps – au moins jusqu’à une époque assez tardive – le travail de leurs homologues andalous, dont l’activité, cependant, ne leur était certainement pas inconnue5. La question est donc de comprendre l’étendue de ces échanges et d’évaluer la réception d’idées provenant de l’autre bout de la Méditerranée : parfois simples citations, d’autres fois vraies relectures et réinterprétations, parfois même emprunts cachés (plagiat, dirait-on aujourd’hui) au travail d’un prédécesseur.

Une partie des contributions réunies pour ce dossier thématique ont initialement été présentées dans l’atelier « Cross Readings: Andalusian grammarians reading Oriental grammarians, Oriental grammarians reading Andalusian grammarians » organisé par l’auteur de ces lignes dans le cadre de la Fourteenth International Conference on the History of the Language Sciences (ICHoLS XIV, 28/8 – 1/9/2017), coordonnée par le laboratoire d’Histoire des théories linguistiques et par la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage avec le soutien des universités Paris Diderot et Sorbonne Nouvelle, du CNRS et du LabEx EFL.

Le dossier s’ouvre par un aperçu historique et une bibliographie commentée des études sur l’activité grammaticale en al-Andalus. Comme dans le numéro de 1980, où la notice bibliographique (en fin de dossier) indiquait « quelques ouvrages utiles pour les non-spécialistes qui désirent s’informer sur la tradition grammaticale arabe » (Versteegh 1980, p. 67), cette première contribution se propose d’offrir au lecteur non spécialiste des grammairiens andalous un état des lieux détaillé avec un historique du développement des études sur cette sous-tradition de la pensée grammaticale arabe.

Les trois contributions suivantes se situent dans la perspective des grammairiens andalous lisant les grammairiens orientaux et abordent la question de la réception des traités et des théories de ces derniers en al-Andalus. L’article de Georgine Ayoub s’intéresse à la citation du Ḫaṣāʾiṣ d’Ibn Ǧinnī (m. 392/1002) au sujet de l’origine du langage qu’on retrouve dans le dictionnaire al-Muḫaṣṣaṣ de l’Andalou Ibn Sīda (m. 458/1066). Contrairement à ce qui avait été proposé précédemment, l’auteure de l’article souligne que cette citation presque littérale cache, en réalité, une différente conception de la nature du langage entre les deux auteurs : la lecture proposée par Ibn Sīda n’est pas complète par rapport au texte d’origine (celui d’Ibn Ǧinnī), ce qui se traduit finalement par une relecture du patrimoine oriental.

Jean-Patrick Guillaume analyse, de son côté, la lecture critique qu’Ibn al-Ṭarāwa (m. 526/1132 ou 528/1134) fait du Kitāb al-ʾĪḍāḥ d’al-Fārisī (m. 377/987). Le caractère « clivant » de ce texte en al-Andalus ne serait pas motivé par les conditions obscures de sa transmission, comme certains auteurs semblent prétendre, mais par la lecture qu’al-Fārisī propose lui-même d’un autre texte, le Kitāb de Sībawayhi (m. 180/796 ?). La question qui semble être sous-jacente à ce débat, au final, est celle de l’héritage sībawayhien et de la conception de la grammaire en al-Andalus.

Dernière contribution dans ce lot, l’article de Marta Campanelli propose une nouvelle analyse de la « Réfutation des grammairiens » d’Ibn Maḍāʾ al-Qurṭubī (m. 592/1196). Elle y examine la méthodologie adoptée par ce dernier dans son invective contre la méthode grammaticale dominante et souligne le fait que certains aspects de l’argumentation du polémiste andalou constituent en réalité une reprise de certains éléments déjà explicités par des auteurs antérieurs, notamment ceux de la prétendue « école de Kūfa ». Campanelli essaie ainsi de réévaluer la vraie originalité d’Ibn Maḍāʾ.

Le cinquième et dernier article du dossier, celui de Pierre Larcher, adopte une approche différente et propose une lecture parallèle de deux traités, l’un « occidental » – al-Fuṣūl al-ḫamsūn d’Ibn Muʿṭī (m. 628/1231) – et l’autre « oriental » – al-Mufaṣṣal d’al-Zamaḫšarī (m. 538/1144). Bien que la matière traitée dans les deux textes soit plus ou moins la même, l’organisation taxinomique y est profondément différente. L’auteur identifie ainsi une claire particularité de la méthode grammaticale dans l’Occident musulman et l’explique par rapport au contexte culturel (influence culturelle andalouse au Maghreb), en la reliant au Ǧumal d’al-Zaǧǧāǧī (m. 337/949) et à sa centralité dans les études grammaticales en al-Andalus.

L’ensemble fournira quelques données et éléments de réflexion qui permettront de mieux appréhender l’étude de la pensée grammaticale et linguistique arabe en al-Andalus comme entité à la fois indépendante de et dialoguant avec les théories développées dans l’Orient musulman.

Normes typographiques et bibliographiques : quelques précisions

Histoire Épistémologie Langage étant au premier chef, comme son nom l’indique, une revue qui s’intéresse à l’histoire et à l’épistémologie des sciences du langage dans sa globalité, il nous semble utile de préciser quelques conventions, adoptées dans les études arabisantes, qui seront appliquées aussi aux contributions de ce dossier thématique.

Datation

Les dates couvrant la période de l’islam médiéval sont toujours données en double : la première se réfère au calendrier hégirien (celui utilisé par les auteurs arabes médiévaux), la seconde au calendrier grégorien (e.g. 337/949).

Les dates de mort des auteurs médiévaux sont les seules à avoir été assez régulièrement conservées dans les chroniques (contrairement aux dates de naissance qui ne sont que très rarement connues). Par conséquence, chaque personnage de l’époque médiévale sera défini uniquement par sa date de mort (« m. » en français, « d. » en anglais).

Parfois, cependant, même les dates de mort ne sont pas connues avec certitude : elles seront alors signalées par un point d’interrogation (e.g. m. 180/796 ?).

Système de translittération

Le système de translittération utilisé dans ce numéro correspond globalement à celui défini par la revue Arabica. Cependant, deux petites variantes ont ici été adoptées :

  • 1) tous les clitiques (article, quelques particules, pronoms affixes, etc.) sont écrits avec un tiret (e.g. min-hu), sauf dans la conjugaison du verbe (e.g. katabtu) ;

  • 2) la hamzat al-qaṭʿ, étant un vrai phonème de l’arabe, est toujours transcrite, même en début de mot (e.g. ʾAbū, ʾiḍmār) ; seule exception, le nom al-Andalus tel qu’utilisé aujourd’hui pour se référer à une période historique et culturelle bien définie.

Quant au ʾiʿrāb, c’est-à-dire les marques de flexion casuelle et modale, il n’est transcrit que dans deux cas : s’il est visible à l’écrit6 (e.g. le tanwīn-an et les pluriels externes), ou bien lorsqu’il s’agit d’un exemple grammatical7.

Renvois et références bibliographiques

Contrairement aux sources secondaires, dont les renvois suivent le système auteur-date (selon l’usage de la revue), les sources primaires arabes sont indiquées par nom de l’auteur et titre de l’ouvrage (e.g. Fārisī, ʾĪḍāḥ), car elles ont longtemps été transmises sous forme manuscrite et n’ont été éditées qu’à des époques très récentes.

Nous précisons aussi que le terme Kitāb, qui signifie tout simplement « livre », est souvent utilisé au début des titres des traités médiévaux ; par conséquent, ce terme est parfois omis lorsqu’on cite le titre d’un traité dans sa forme abrégée. Cependant, il faut garder à l’esprit que le traité de Sībawayhi, texte fondateur de la tradition grammaticale arabe, est connu sous le titre de Kitāb Sībawayhi (« Le livre de Sībawayhi »), ou tout simplement al-Kitāb.

Abréviations

Parmi les abréviations en usage dans les travaux arabisants, les suivantes le sont aussi dans les pages de ce dossier thématique :

b. : ibn, « fils de » (dans la chaîne onomastique)

Cor / Kor : Coran / Qurʾan (pour le renvoi aux versets coraniques)

EI : Encyclopédie de l’Islam / Encyclopaedia of Islam (art. = article)

H / AH : (anno) hegirae (lorsque seule la date hégirienne est mentionnée)

Références

  • Bohas, Georges et al., 2006. The Arabic Linguistic Tradition, Washington, Georgetown University Press [1e édition : Londres/New York, Routledge, 1990]. [Google Scholar]
  • Carter, Michael G., 2011. « The Andalusian Grammarians, are they different? », Orfali, Bilal (éd.), In the Shadow of Arabic: The Centrality of Language to Arabic Culture. Studies presented to Ramzi Baalbaki on the Occasion of His Sixtieth Birthday, Leiden/Boston, Brill, 31–48. [Google Scholar]
  • EALL = Versteegh, Kees et al. (éd.), 2006-2009. Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics, Leiden/Boston, Brill, 5 vol. [Google Scholar]
  • Humbert, Geneviève, 1995. Les voies de la transmission du Kitāb de Sibawayhi, Leiden/New York/Köln, Brill. [Google Scholar]
  • Larcher, Pierre, 2007. « Linguistique arabe : état de la recherche », Arabica 54/2, 246–261. [CrossRef] [Google Scholar]
  • Rédaction, 1980. « Présentation du numéro », Histoire Épistémologie Langage 2/1 (« Éléments d’Histoire de la tradition linguistique arabe »), 2. [Google Scholar]
  • Versteegh, Kees, 1980. « Notice bibliographique », Histoire Épistémologie Langage 2/1 (« Éléments d’Histoire de la tradition linguistique arabe »), 67–75. [Google Scholar]
  • ― 1995. « Western Studies on the History of Arabic Grammar: 1969-1994 », Anghelescu, Nadia et Avram, Andrei A. (éd.), Proceedings of the Colloquium on Arabic Linguistics: Bucharest, August 29 − September 2, 1994, Bucharest, University of Bucharest, Center for Arab Studies, vol. 1, 9–27. [Google Scholar]
  • Yaʿqūb, ʾImīl Badīʿ, 2006. Mawsūʿat ʿulūm al-luġa al-ʿarabiyya, Beyrouth, Dār al-kutub al-ʿilmiyya, 10 vol. [Google Scholar]

1

Quarante publications environ par an entre 1981 et 1994, d’après Versteegh (1995) ; trente environ par an dans la première moitié des années 2010, d’après la Bibliographie Linguistique.

2

Le lecteur arabophone pourra aussi tirer profit de l’encyclopédie Mawsūʿat ʿulūm al-luġa al-ʿarabiyya (Yaʿqūb 2006).

3

Dans le domaine des études arabes, la seule publication, jusqu’à aujourd’hui, qui ait posé explicitement cette question est l’article de Carter (2011) sur le degré de particularisme des grammairiens andalous. L’article, cependant, ne propose pas une analyse systématique et cohérente de la question, mais présente plutôt un ensemble hétérogène d’annotations et de pistes de travail. De manière assez intéressante, en revanche, l’auteur avance l’idée d’un parallélisme entre la situation arabe (centre du monde islamique vs al-Andalus) et le développement de la linguistique moderne en Europe et aux États-Unis.

4

Je remercie Manuel Sartori pour les longues et riches discussions qui ont contribué à la définition de cette thématique.

5

Voir, par exemple, le grand nombre d’auteurs andalous mentionnés dans les ouvrages bio-bibliographiques orientaux, ou bien l’intérêt avec lequel le célèbre grammairien « oriental » al-Zamaḫšarī (m. 538/1144) lit le Kitāb de Sībawayhi auprès de l’Andalou Ibn Ṭalḥa (m. 523/1129) et collationne sa copie du Kitāb avec celle de ce dernier (Humbert 1995, p. 95-101).

6

Nous signalons au lecteur non arabisant que, en arabe, seules les voyelles longues sont écrites. Les voyelles brèves ne l’étant pas, le ʾiʿrāb marqué par celles-ci (c’est-à-dire le cas prototypique et de loin le plus fréquent) est donc invisible.

7

Nous rappelons aussi que la grammaire arabe, dans l’esprit des grammairiens, a justement comme objectif principal celui de rendre compte des marques de ʾiʿrāb.


© SHESL/EDP Sciences

Current usage metrics show cumulative count of Article Views (full-text article views including HTML views, PDF and ePub downloads, according to the available data) and Abstracts Views on Vision4Press platform.

Data correspond to usage on the plateform after 2015. The current usage metrics is available 48-96 hours after online publication and is updated daily on week days.

Initial download of the metrics may take a while.