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Numéro
Histoire Epistémologie Langage
Volume 41, Numéro 2, 2019
Prescriptions en langue
Page(s) 3 - 5
DOI https://doi.org/10.1051/hel/2019022
Publié en ligne 28 janvier 2020

Pierre Caussat est mort à Paris, le 26 avril dernier. Philosophe du langage et historien de la linguistique1, il a enseigné la philosophie à l’université de Nanterre pendant plus de trente ans. Membre du Groupe de recherche en histoire de la linguistique (le GRHiL, constitué en 1976 autour de Cl. Normand2), il faisait aussi partie du laboratoire Histoire des théories linguistiques (HTL) depuis sa création, en 1984, au sein duquel il avait contribué notamment au programme « Structuralisme ».

Parmi ses premières publications, on compte plusieurs traductions de philosophes du langage allemands, en particulier celles de l’Introduction à l’œuvre sur le kavi de Humboldt, précédée de trois essais (La tâche de l’historien ; La recherche linguistique comparative ; Le duel) − un ouvrage paru au Seuil en 1974 – et de Substance et fonction de Cassirer, parue aux éditions de Minuit en 19773. L’édition en français du texte sur le kavi − texte réputé difficile – et la lumineuse introduction dont il l’assortit signalent chez P. Caussat un intérêt ancien pour Humboldt, un intérêt qui ne s’est jamais démenti. En témoigne sa participation en 2005 à une livraison de Verbum (no 27/1‑2, coordonné par A.‑M. Chabrolle-Cerretini), intitulée « Wilhelm von Humboldt, les langues et sa théorie du langage ».

Au sein du GRHiL et du laboratoire HTL, ses recherches ont d’abord porté sur la pensée linguistique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec des articles consacrés aux néogrammairiens et à la querelle des lois phonétiques (Langages 49, 1978), à A. Meillet (« Langue et nation », Histoire Épistémologie Langage 10/2, 1988), W. Wundt (Histoire Épistémologie Langage 11/2, 1989), M. Kruszewski (Linx 23, 1990), K. Bühler (Langages 107, 1992) ou aux linguistes de l’école de Kazan (Histoire Épistémologie Langage 17/2, 1995) ; à quoi il convient d’ajouter sa participation à l’ouvrage collectif du GRHiL Avant Saussure (Complexe, 1978) dans lequel il avait traduit et commenté le compte rendu par H. Schuchardt du Cours de linguistique générale.

Au-delà de ses travaux de type historiographique et de son intérêt pour la philosophie romantique allemande (Hegel, Fichte, Schelling…) et la pensée chrétienne (en particulier la théologie mystique du Moyen Âge), P. Caussat était ouvert à tous types de courants scientifiques et philosophiques, d’écoles de pensée ou de traditions nationales, manifestant ainsi une grande liberté d’esprit, une curiosité toujours à l’affût, une érudition très sûre et très variée. Il cheminait fréquemment en dehors des sentiers battus de la recherche universitaire, signalant son goût pour la « docte ignorance » prônée par Nicolas de Cues − un philosophe dont il se réclamait volontiers.

P. Caussat « croisait » souvent ses lectures de prédilection, opérant des rapprochements qui pouvaient surprendre, mais qui étaient toujours féconds et stimulants4. Parmi les voies qu’il a explorées en dernier lieu, il y a celles de la philosophie russe moderne et contemporaine5 et les courants de pensée en Bohème au XIXe et au début du XXe siècle. Pour accéder à des auteurs peu traduits, il avait appris le russe et s’était initié à d’autres langues slaves : le tchèque, le polonais… On lui doit notamment, à cet égard, la direction d’un ouvrage collectif (en collaboration avec M. Crépon et D. Adamski), La Langue source de la nation, paru en 1996 chez Mardaga, anthologie de textes consacrés aux « messianismes séculiers en Europe Centrale et Orientale » − l’occasion d’examiner le rôle politique de la langue dans cette « autre Europe », celle des « nations humiliées qui longtemps n’eurent ni Empire, ni pouvoir militaire, ni pouvoir spirituel » (préface de l’ouvrage).

Bon camarade, joyeux convive, grand voyageur, pilier de la Bibliothèque nationale où on pouvait le voir travailler chaque matin quand il ne vadrouillait pas en Russie, en Pologne ou en Scandinavie, exemplaire pour son éthique et sa pratique du labeur collectif, Pierre Caussat ne rechignait jamais à satisfaire toutes les demandes d’éclaircissements, de traductions, de corrections qu’il recevait − et il en recevait beaucoup. Son expertise, sa science solide, sa disponibilité, sa générosité nous manqueront assurément. Elles nous manquent déjà.


1

À côté de ses nombreux articles, P. Caussat a publié des ouvrages de réflexion philosophique : Autopsie du hasard (avec J.‑L. Boursin), Bordas, 1970 ; De l’identité culturelle : mythe ou réalité, Desclée de Brouwer, 1989 ; L’Événement, Desclée de Brouwer, 1992. Il a également participé à plusieurs ouvrages collectifs sur la pensée du langage ou son histoire, parmi lesquels :Genèse de la pensée linguistique (sous la dir. de A. Jacob), A. Colin, 1973 ; La Linguistique, Larousse, 1977 ; Variations philosophiques et sémiotiques autour du langage. Humboldt, Saussure, Bakhtine, Jakobson, Ricœur et quelques autres (sous la dir. de D. Ablali), Academia/L’Harmattan, 2016.

2

Il avait dispensé avec elle, à Nanterre, pendant plusieurs années, au début des années 1970, un séminaire interdisciplinaire conjoignant linguistique et philosophie.

3

Entre autres traductions de l’allemand, on compte aussi celle de Saussure entre linguistique et sémiologie de J. Fehr (Puf, 2000) et sa contribution à l’édition bilingue de textes de H. Schuchardt (ouvrage collectif dirigé par R. Nicolaï et A. Tabouret-Keller : Textes théoriques et de réflexion, 1885‑1925, Lambert Lucas, 2011).

4

Un exemple parmi d’autres de ce type de croisements : « Humboldt en conjonction avec Schleiermacher dans la lumière de Nicolas de Cues », Cahiers Ferdinand de Saussure 53, 2000.

5

On lui doit la co-traduction de L’Inconcevable. Introduction ontologique à la philosophie de la religion de Simon L. Franck (Le Cerf, 2007) ; il participait par ailleurs régulièrement aux travaux de la Société Vladimir-Soloviev (cercle de philosophie russe).


© SHESL, 2020

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