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Issue
Histoire Epistémologie Langage
Volume 40, Number 1, 2018
Représentations et opérations dans le langage : Saussure, Bally, Guillaume, Benveniste, Culioli
Page(s) 95 - 112
DOI https://doi.org/10.1051/hel/e2018-80006-6
Published online 26 June 2018

© SHESL/EDP Sciences

1 Herbart et les linguistes

La psychologie dite « empirique », celle issue de Friedrich Herbart, a fourni une part non négligeable du matériel conceptuel utilisé par les linguistes du dix-neuvième siècle : série associative, trait pertinent, opposition différentielle, etc. L’association et l’idée que toute aperception repose sur la sélection de traits distinctifs sont en effet au principe de la psychologie empirique et certains successeurs de Herbart, comme Biunde, en ont même systématisé le principe en développant, sur le mode de la logique classique, des analyses sémantiques en traits binaires. Toutes ces notions faisaient partie du savoir commun de l’époque et se sont naturellement retrouvées chez les linguistes1. Notons au passage que cette psychologie présente deux caractéristiques dont l’articulation ne va pas toujours de soi. D’un côté, un parti pris matérialiste, corrélé au refus de définir la signification en termes d’idéalité. Dans cette perspective, le sens d’un mot consiste en la superposition des occurrences de son emploi – quelque chose d’assez analogue aux images génériques étudiées à la même époque par Galton2. De l’autre, une conception non substantialiste de l’esprit. Le sujet herbartien est un sujet sans intériorité, constitué d’un agrégat de relations entre représentations sédimentées selon des lois d’affinité, de contraste, etc.3 Ces principes furent repris sans modification substantielle par les néogrammairiens, puis par leur élève Saussure, lequel parle d’« inviter le lecteur non plus à une juxtaposition dans la consécutivité, mais à une moyenne des impressions acoustiques hors du temps »4. Cette idée typiquement empiriste que les signes sont le résultat d’une moyenne d’occurrences est fréquemment exprimée par Saussure :

Le fait social, ce sera une certaine moyenne qui s’établira, qui ne sera sans doute complète chez aucun individu (CLG/E 220.IIIC).

[…] la partie réceptive et coordinative, voilà ce qui forme un dépôt chez les différents individus, qui arrive à être appréciablement conforme chez tous les individus (CLG/E 229.IIIC).

À l’exception notable de signifiant et signifié, les esquisses terminologiques de Saussure : image de pensée, signification, suite de sons, image de pensée, figure acoustique, image acoustique, reprennent le vocabulaire des néogrammairiens, ou plus exactement celui qu’ils avaient emprunté à la psychologie herbartienne5. Et surtout la dualité épistémologique en germe chez Herbart se retrouve également chez les linguistes.

S’agissant de Saussure, cette dualité a été régulièrement soulignée, le plus souvent pour identifier chez lui, à côté d’une linguistique de la « langue » centrée sur le système, les esquisses d’une linguistique de la « parole » centrée sur l’activité du sujet parlant. Ce point avait été mentionné par Simone (1995), puis repris par De Palo (2001, p. 379).

Da questo punto di vista, si puo essere d’accordo con Simone (1995 : 238), allorché afferma che in Saussure sono intrecciati e compresenti due paradigmi teorici : l’uno incentrato sulla struttura astratta del sistema linguistico e indipendente dall’ utente, l’altro che prende in considerazione le interazioni tra struttura e soggetto parlante e che trova un luogo privilegiato d’analisi nel tema dei rapporti associativi e nelle lezioni del terzo corso di linguistica generale.

Simone y voit, comme Jakobson, l’influence de Kruszewski (1884-1890), mais il n’est nul besoin de supposer une influence de l’un sur l’autre pour expliquer des ressemblances entre des auteurs qui recouraient tout simplement aux modèles conceptuels de leur époque6. Et surtout ces remarques méritent d’être généralisées. On trouve en effet chez Saussure, d’une part, un refus du substantialisme, et cela dès le Mémoire, qui propose une approche purement syntagmatique et combinatoire de la syllabe. En quoi le jeune linguiste poussait à sa limite un principe constitutif de la méthodologie néogrammairienne. Mais on observe aussi chez lui les signes d’un empirisme matérialiste, qui posa rapidement problème au linguiste comme au psychologue lorsqu’il s’est agi d’élaborer une théorie du signe. Si en effet le sens n’est constitué que d’un empilement d’expériences singulières de représentations, de Vorstellungen (cette thèse est constitutive pour la psychologie empirique), on voit mal comment construire sur cette base un objet conceptuel qui serait le signifié ou la signification. De même, une suite d’occurrences ne constitue qu’une moyenne statistique et non une identité. Cette question de l’identité a, comme on sait, fait l’objet de réflexions récurrentes chez Saussure, qui s’interroge sur le mystère de l’identité entre deux occurrences de Messieurs, entre calidum et chaud, ou entre separare et sevrer (Saussure 1967, p. 249-250).

Réciproquement, comment articuler les significations et les emplois ? Il n’y a pas plus d’articulation possible entre les singularités objectives et quelque chose qui serait la signification qu’entre des occurrences et l’identité d’un mot. Comment, de même, articuler une interprétation devenue purement formelle de la racine indo-européenne et le maintien d’une conception historique, substantielle, de l’indo-européen ? (Deux postulations, sinon contradictoires, du moins antagonistes, qu’on trouve, à nouveau aussi bien chez Saussure que chez les néogrammairiens). Comment la langue peut-elle être à la fois objet de nature concrète, « toute entière dans la masse », et pure forme, système de pures relations ?

De manière plus radicale encore, si, comme le veut un empirisme conséquent, le collectif est un conglomérat, alors n’existent à proprement parler ni langue ni signification. C’est la conclusion qu’en tira un nominaliste comme Schuchardt7, mais ce problème avait été abondamment thématisé par les linguistes de la période néogrammairienne, tendus qu’ils étaient entre nominalisme et formalisme. Or cette tension interdit de construire une théorie empirique des idéalités ou des objets généraux.

2 Comment construire une signification ?

Il s’est agi là d’une véritable aporie, perçue comme telle, à laquelle les acteurs ont tenté d’échapper de diverses façons (Samain, sous presse). L’une d’entre elles, qui ne fut guère exploitée par les linguistes, pour des raisons qu’on se contentera d’évoquer sommairement, fut la phénoménologie husserlienne (Husserl 1992, vol. 2-4), qui substitue à la Vorstellung la visée (Meinen) de signification (Bedeutung). Chez Husserl en effet, la signification ne résulte pas d’une abstraction d’un donné intuitif comme le veut la tradition empiriste, à laquelle l’auteur objecte l’existence de concepts sans corrélats représentationnels, qu’ils soient abstraits (e.g. « science », « calcul différentiel ») ou contre-intuitifs (e.g. « cercle carré »). Il est bon toutefois de préciser que Husserl récuse tout autant l’interprétation ontologique, platonicienne si on veut, des idéalités. Du point de vue phénoménologique, l’idéalité de la signification résulte d’une identité de visée, qui me permet par exemple de parler de l’addition que j’ai faite hier et permet à d’autres que moi d’en parler également. L’effet d’objectivité est produit par cette identité de visée, réflexive en ce sens qu’elle porte sur un acte antécédent8.

On peut donc comprendre la démarche de Husserl comme une tentative pour échapper à l’alternative entre empirisme et idéalisme et ce recours à l’acte, absent d’une analyse logique stricto sensu, est caractéristique de sa phénoménologie. On ne saurait en revanche s’étonner que les linguistes qui ont cherché un outillage, ou une caution, ou une similitude, dans le champ philosophique se soient abstenus de solliciter une notion sans correspondant dans la tradition grammaticale, ni corrélat empirique observable, et lui aient préféré le couple frégéen « Sinn » vs. « Bedeutung », qui pouvait leur sembler familier. Toutefois la question génétique n’important guère au logicien, le Sinn frégéen laisse quant à lui entière l’aporie sur laquelle ils butaient.

Si l’émergence des Bedeutungen est donc une aporie pour la psychologie empirique et que la phénoménologie s’avérait difficilement exploitable, que restait-il aux linguistes ? La stratégie la plus connue est sans doute l’esquive sémiotique de Saussure, qui, après avoir multiplié les esquisses terminologiques où transparaissait en permanence le vocabulaire germanophone, opte, avec signifiant/signifié, pour un vocabulaire d’inspiration scolastique, et probablement les seuls termes du lexique saussurien sans correspondant dans la tradition allemande, qu’elle soit linguistique ou psychologique. L’attitude de Lommel, le traducteur allemand du CLG (1931), mérite à cet égard d’être signalée. Lommel, qui traduit ou, plus exactement, retraduit image acoustique et concept par Lautbild et Vorstellung, en restituant spontanément le substrat germanique utilisé par Saussure, opte en l’occurrence pour un simple décalque : Signifikant vs. Signifikat. Or le choix de ces néologismes n’est peut-être pas anodin, car rien ne l’empêchait de recourir au couple allemand usuel, Bezeichendes vs. Bezeichnetes, ou encore à son correspondant latin, signans/signatum, également présent dans la littérature de l’époque. Il est donc permis d’y voir un choix délibéré, pour rendre ce que Lommel aura perçu comme une discontinuité épistémologique entre deux modélisations. Signifiant/signifié a été interprété, à juste titre, comme l’indice d’une singularité9.

Rétrospectivement cette singularité est assurément visible, et pourtant elle s’apparentait, sinon à une pétition de principe, du moins à un abandon factuel du problème génétique, insoluble par définition dans les termes où il avait été initialement posé. Il va de soi que postuler une corrélation constitutive entre les deux faces du signe revenait à évacuer sans la résoudre la question de son ancrage cognitif et ou référentiel. Et s’il s’agissait a contrario d’édifier une théorie immanente de la signification, – avec la fameuse théorie de la valeur – encore restait-il à savoir quel statut empirique accorder à ce qui n’est en soi qu’une simple modélisation.

Une situation analogue, légèrement plus tardive, permet de préciser ce point. La même difficulté s’est en effet retrouvée dans la phonologie pragoise, dont on connaît l’hésitation sur le statut physique du phonème. Bühler (1999, p. 282-283 ; 2009, p. 428) lui objecte un argument très simple, en arguant qu’une conception purement différentielle du phonème en fournit certes une description commode, mais certainement pas une image plausible de l’activité des sujets parlants, compte tenu du coût cognitif prohibitif de son traitement calculatoire, sans compter l’absurdité qu’il y aurait à postuler l’existence objective de systèmes clos, dont les sujets parlants auraient de surcroît la maîtrise. En bref, Bühler, qui proposait de compléter la phonologie naissante par une approche gestaltiste du phonème, rappelait que celle-ci en fournit un modèle fonctionnel, et non une image de son fonctionnement réel.

L’objection adressée à la phonologie pragoise s’applique pareillement à l’unité de signification, et la dualité phonologie/Gestalt est analogue à celle qui nous intéresse ici. Les néogrammairiens avaient en effet soin de distinguer entre la modélisation du linguiste ou du grammairien et l’activité des sujets parlants. On trouve même chez eux une critique ante festo de la phonologie, soulignant que les phonèmes (Laut) sont perçus sans intervention de la conscience des locuteurs, et que c’est le linguiste qui identifie un système. Ceci, ajoute Paul (1880, § 35), « élimine toutes les théories explicatives qui présupposent une représentation du système phonétique de la langue dans l’esprit de l’individu ».

Il était donc clair pour les linguistes de cette génération qu’une théorie qui sollicite comme outil explicatif le concept de système (ou du moins ce concept de système) peut en fournir une modélisation, mais en aucun cas une explication empirique causale. Pour dire les choses de manière plus abrupte, des générations de linguistes se sont attachées à commenter la désubstantialisation induite par la théorie de la valeur, comme s’il s’agissait d’un acquis philosophique majeur10. Quand bien même cela serait, resterait à savoir ce qu’elle peut objectivement générer. Dans son Mémoire, Saussure avait poussé la désubstantialisation et l’approche combinatoire bien au-delà de ce que faisaient, voire pouvaient accepter les néogrammairiens, mais la postulation sur le « système » se limitait à identifier une combinatoire syntagmatique, somme toute assez analogue à une chaîne de Markov. L’hypothèse est moins lourde, le modèle ne sollicite pas de postulat supplémentaire, et la découverte ultérieure du hittite a montré sa robustesse empirique. En revanche, pas plus que l’associationnisme herbartien, la théorie de la valeur ne permet par elle-même de fournir une interprétation empirique de la signification linguistique.

Nous allons maintenant aborder quelques modélisations alternatives, qui ont pour point commun d’introduire, explicitement ou non, le concept de Darstellung en lieu et place de la Vorstellung. Quelle différence y a-t-il entre darstellen et vorstellen ? Outre la polysémie de représentation et représenter en français, le fait que l’un et l’autre terme allemands soient rendus par le même lexème ne doit pas faire oublier qu’il s’agit de deux notions bien distinctes. La Vorstellung, c’est l’« idée » de la grammaire générale, un fait « mental » donc, mais qui n’est pas nécessairement une image mentale (Anschauung), ni même quelque chose d’aussi spécifique que la « représentation » dans l’acception psychologique ou philosophique généralement attribuée à ce mot. Ce qui explique vraisemblablement que le traducteur allemand ait préféré Vorstellung à Begriff pour restituer le mot concept tel que l’emploie Saussure. Mais, si générale et englobante qu’elle soit, la Vorstellung reste bien affaire mentale – « psychologique », quoique dans un sens plus large que ce que vise généralement aujourd’hui le cognitivisme. Il n’en va nullement de même de la Darstellung. Darstellen, c’est mettre quelque chose sous les yeux, fussent-ils ceux de l’esprit : une photographie, un récit, une pièce de théâtre, mais tout aussi bien le présent texte sont des Darstellungen. Il en résulte que la Darstellung « présente » ou « représente » quelque chose, mais nullement dans l’acception cognitive du terme. La Darstellung est tangible, et se distingue à ce titre aussi bien de la Vorstellung, « représentation mentale » ou « idée », que de la Bedeutung, la signification.

3 La stabilité de la darstellung

On songera naturellement à un auteur qui a placé la Darstellung au centre de son œuvre, en l’occurrence Karl Bühler, dont l’œuvre la plus célèbre a pour sous-titre Die Darstellungsfunktion der Sprache, qu’on peut traduire par quelque chose comme « la fonction de représentation symbolique » ou « de figuration symbolique du langage ». De cet ouvrage majeur, bornons-nous à évoquer un exemple assez emblématique des objectifs de l’auteur. Comment représenter un polygone régulier par une série de lettres ? demande Bühler (1999, p. 192-195, 2009, p. 314-316,)11. L’ordre alphabétique est arbitraire, mais en utilisant ce médium arbitraire de manière ordonnée, c’est-à-dire en établissant une relation d’application régulière entre les sommets du polygone et la suite ordonnée des lettres, je peux en construire une « image » (Abbild) correcte, dans l’acception non plus visuelle ou psychologique mais quasi mathématique de ce mot (Bühler parle ici de Zuordnung, qui désigne une « application » en théorie des ensembles, et de « fidélité à la relation »). Or la « fonction de représentation » du langage repose, selon lui, sur le même principe que celui que nous voyons à l’œuvre dans cet usage régulier d’un médium arbitraire comme l’alphabet. Ainsi formulée, cette fonction « représentationnelle » tirait donc un trait sur les perspectives génétiques traditionnelles, encore présentes chez Saussure, au profit d’une problématique purement technique. Ce n’est pas sans raison que Bühler s’est intéressé vers la fin de sa vie à la cybernétique naissante.

Revenons toutefois à la Ursprache de notre modernité, c’est-à-dire à la psychologie herbartienne et à ses héritiers, plus exactement à un contemporain et interlocuteur d’Hermann Paul, à savoir Philip Wegener, dont l’outillage conceptuel est semblable, mais dont il va tirer autre chose.

Comme les néogrammairiens, Wegener voit dans la signification un artefact de la description : s’il n’existe que l’aléa des représentations individuelles, alors l’impossibilité de corréler Vorstellung et Bedeutung est définitoire. C’est néanmoins à partir de ce constat, qu’il partage donc avec la sémiotique empiriste, que Wegener va esquisser une autre voie.

Quand Homère évoque le héros mangeant devant sa tente, quelle Vorstellung cette sprachliche Darstellung évoque-t-elle, puisque les Grecs ne mangeaient pas comme nous ? demande Wegener (1885, p. 166-169). Je puis, certes, modifier mentalement ma propre Vorstellung, en disposant de manière idoine la position corporelle du guerrier. Reste qu’on n’accède pas de la sorte à la signification, mais à un réglage plus ou moins satisfaisant des représentations. Bien plus fondamentalement, le hiatus entre les Darstellungen stabilisées par la langue et les Vorstellungen apparaît donc, lui aussi, définitif. Wegener observe toutefois que la Vorstellung évoquée par Homère, quoique différente de la nôtre, repose sur un nombre déterminé de molécules comportementales dont l’ordre n’est pas aléatoire (le héros ne peut évidemment avaler avant d’avoir porté à la bouche, etc.)

Cela étant, darstellen, représenter par des symboles, n’est pas davantage décrire, répète Wegener, qui ne cesse de souligner le décalage entre représentation linguistique et iconicité. Quand l’aède nous fait voir Diomède marchant au combat (ibid. p. 154), il n’énumère pas tous les gestes du héros, mais en fournit juste quelques Bestimmungspunkten, quelques points de détermination, quelques moments (Momente). Et cette discontinuité est constitutive. Une fonction continue, en l’occurrence le mouvement de Diomède, telle que je me le représente mentalement, peut donc être définie par une suite limitée de points remarquables. Simple analogie mathématique ? Ce n’est pas sûr.

Soit encore la phrase il ouvre la porte (ibid., p. 139), dont tout le monde comprend qu’il l’ouvre complètement et non qu’il l’entrebâille. L’auteur souligne qu’il y a dans ce cas distorsion entre la valeur lexicale de l’item, qui est inchoative et son interprétation sémantique d’accomplissement. Il en résulte donc que, de nouveau, l’unité lexicale ne fournit pas directement une signification (laquelle est en l’occurrence inférée sur la base d’un schème d’action), mais des Bestimmungspunkte, des points remarquables, et des Erwartungspunkte, des points d’attente. Et ceci nous amène à deux observations.

Premièrement nous voyons que la question sémantique est non seulement traitée de manière différente de ce qui précède, mais qu’elle est résolue par un glissement du symbole vers la synecdoque, ou l’indice12. Le signe ne fournit pas par lui-même une Vorstellung, mais tout au plus une amorce, dont l’interprétation suppose qu’elle soit complétée par d’autres informations : schèmes cognitifs, connaissance du monde, etc. Ce mécanisme n’est pas sans présenter des ressemblances avec le « remplissement de signification » (Bedeutungserfüllung), tel qu’il est exposé en détail dans la sixième Recherche (1992 IV, p. 544-656). Dans la situation phénoménologique prototypique, l’objet conçu et l’objet perçu sont corrélés dans un acte de reconnaissance et le « remplissement de signification » s’effectue lorsqu’il y a expérience de leur identité, et ce mécanisme de reconnaissance catégorielle s’applique aussi selon Husserl à la reconnaissance lexicale. Toutefois, si l’acte en question joue également un rôle important chez Wegener et après lui chez Bühler, lequel reprendra délibérément le vocabulaire husserlien (pas de signification sans sujet pour l’effectuer), c’est donc avec deux différences de taille : l’acte n’est pas purement intellectuel mais empirique et donc culturel, et, corrélativement, le remplissement ne s’effectue pas par identification mais par complémentation.

Deuxièmement, derrière cette articulation somme toute banale entre discrétude des indices lexicaux et continuité de ce qui est visé, se révèle tout autre chose que l’arbitraire du signe, ou cette absolue trivialité qu’est sa motivation relative. À la question combien y a-t-il ou faut-il d’indices, de points remarquables, pour indexer une signification ? il y a une réponse partielle évidente : dans tous les cas, ils ne sont pas en nombre infini, ni même indéfini. Aussi bien les théories de l’actance que (ce qui revient en grande partie au même) les données de la Gestalt postulent au contraire que les séquences narratives dans le cas du héros mangeant devant sa tente, les molécules propositionnelles dans l’exemple de Diomède marchant au combat, les séquences aspectuelles dans le troisième exemple, sont strictement dénombrables. L’espace comportemental, behavioral space dira la Gestalt, n’est pas indéfiniment divisible.

Certes la Vorstellungserfüllung, le « remplissement de représentation » entre deux indices, on se permettra ce néologisme pour démarquer cette sémiotique empiriste, n’échappe pas aux aléas des idiosyncrasies, mais il reste que la Darstellung telle qu’ainsi esquissée réintroduit donc discrètement la motivation des signes. Explicitement à contrecourant des idéologies du Sprachgeist et des Weltanschauungen qui leur sont putativement attribuées, la voie de la Darstellung est donc tout à la fois nominaliste en ce sens que la stabilité y est assurée par l’existence de signes partagés et non par des représentations (Vorstellungen) communes, mais elle contient simultanément une part de réalisme, en posant que la distribution des signes n’est pas, ou n’est pas entièrement, aléatoire. Les apories de la signification rappelées en introduction se trouvaient donc évitées dans un cadre empiriste, ou réaliste, c’est-à-dire sans recourir à une phénoménologie de type husserlien. Il devenait alors possible de récuser l’universalisme abstrait en sémantique et de se dispenser au passage du concept même de signification au titre d’artefact historiquement situé du métalangage occidental, sans pour autant ôter toute pertinence à la question de la motivation des indices. Pour cette raison que récuser l’universalité du symbole ne touche pas au problème de l’indice, et que les indices ne sont pas nécessairement des artefacts du métalangage. C’est du moins ce que suggère implicitement cette ligne de pensée, si nous en poussons le principe à son terme, et sans doute les béhaviorismes intelligents (cela existe !13) ne dirent-ils pas autre chose, mais on pensera aussi aux travaux, en France, d’un René Thom, qui proposent une interprétation algébrique des données de la Gestalt, en référence explicite au stemma tesniérien.

4 Les dimensions de la darstellung

Résumons : pour Wegener les significations sont construites entre les signes, lesquels indiquent des moments sur un parcours de valeurs, ou les points remarquables d’une courbe. S’il est donc illusoire de raisonner sur des points isolés, il n’est pas démontré en revanche que la distribution de ces points soit arbitraire. Par ailleurs la relation entre les signifiés et les points qui les jalonnent est fortement surjective. Nous retrouvons ici, dans un autre contexte, le principe de réduction dimensionnelle de l’espace actanciel thématisé par le stemma tesniérien.

Personne ne doute, rétorquera-t-on, qu’il y a moins de signes que de choses, et de catégories que d’unités lexicales, mais on le voit, la question n’était pas toujours posée en termes aussi triviaux. La réduction dimensionnelle est en effet au principe même de la Gestalt, qui considère que celle-ci opère dès le stade du lexique ou de la perception visuelle, et qui en énonce la règle en des termes équivalents à ceux de Tesnière, ou encore de Guillaume ou Nicod, comme nous le verrons dans un instant. En substance, elle pose que les syntaxes (soit la syntaxe et ses divers homologues géométriques) procèdent d’une réduction de l’hyper-espace représentationnel, lequel, dans le cas du langage, se projette ensuite en successivités sur la linéarité syntagmatique. Chez Tesnière, « l’ordre structural » linéarisé est « tréfilé » et « passé au laminoir » (Tesnière 1959, p. 20). En elle-même, cette idée n’était absolument pas neuve, elle était notamment déjà présente chez Condillac. Mais il s’agit donc, dans ces conditions, d’un trait intrinsèque à la Darstellung, au système de représentation lui-même, lequel assigne en l’occurrence une limite drastique au nombre des actants. Dans un registre plus sobre et plus technique que les métaphores tesnériennes, Thom (1974, p. 169) estime quant à lui que « la limitation à quatre du nombre des actants dans une phrase atomique trouve sa justification ultime dans la “règle des phases de Gibbs”, qui limite à 4 le nombre de phases, de régimes stables, qui peuvent être en équilibre en un point de l’espace euclidien à 3 dimensions. » Le modèle syntaxique développé dans les années 1970 par Thom et Petitot vise en effet à définir un système de places séparées par des seuils et régulé par le conflit de ces places elles-mêmes, les structures ainsi définies acquérant de la sorte leur stabilité morphologique14.

Au XXe siècle, ces réflexions héritent, non pas directement de la grammaire générale, mais des thèses de la Gestalt, une dette au reste pleinement assumée par Thom et Petitot. Une illustration emblématique est fournie par l’œuvre de K. Lewin, qui consacre tout un chapitre de ses Principles of Topological Psychology aux « dimensions de l’espace vivant » (Lewin, 1936, p. 193 sv.) « What is the minimum number of dimensions that is required to represent the life space ? », demande Lewin, sachant qu’il importe de réduire ce nombre autant que faire se peut. Cette question est exactement la même que celle ensuite posée par Tesnière et Thom15, et elle est abordée par des linguistes d’horizon divers. S’agissant des Français, n’oublions pas que ce théma fut tout aussi récurrent chez Guillaume.

Chez ce dernier, héritier en cela de la grammaire générale, il ne s’agit pas de syntaxe, car il n’est de système que catégorial et la réduction dimensionnelle est donc l’affaire des parties du discours. Ce postulat l’éloigne également de la méthodologie comparatiste, qui avait au contraire généralisé l’observation morphologique au-delà des Formwörter, des « mots formels » (vs. Stoffwörter « mots de matière ») traditionnels, considérant que le lexique comme tel (les lectes) est justiciable d’une interprétation systémique. Toutefois, et malgré leur importance théorique, les différences de perspective entre syntaxe, approche catégoriale et morphologie généralisée peuvent être négligées pour le point qui nous intéresse ici16.

Pour en revenir à Guillaume, ses thèses sont épistémologiquement hétérogènes. On trouve ainsi chez lui une opposition langue/discours souvent théorisée à partir du couple dynamis/energeia, quand il (lui ou certains épigones) ne vont pas jusqu’à concevoir la langue comme une sorte de fonds (fundus), dans lequel le sujet puiserait au moment de l’énonciation. Mais Guillaume consacre également de nombreuses réflexions à la question de la complexité, et c’est au nom de cette réduction de complexité qu’il justifie, tardivement il est vrai, le terme de tenseur, auquel il donne ainsi, du moins dans ce contexte, valeur d’analogie mathématique17.

Le recours à la notion de tenseur permet de désigner (il ne s’agit pas, chez lui, d’un véritable formalisme) le système composé d’un ensemble de paramètres dont chacun peut être représenté par un vecteur. Ce qu’il appelle occasionnellement le tenseur analogique désigne ainsi l’ensemble des vecteurs analogiques opérant dans une langue, le tenseur phonétique l’ensemble des lois phonétiques, etc.

Il faut ajouter que le terme de tenseur se justifie par un appel au jeu non pas de trois dimensions qui nous laisserait en présence du terme vecteur, mais d’un nombre n de dimensions, et, par conséquent, en présence d’un réseau de relations d’une grande complexité non finie. […]

J’ai dit que les tenseurs relevaient d’un système à n dimensions. Il s’ensuit la définition, en sus des tenseurs reconnus, d’un tenseur économique, lequel est la mise en œuvre d’une tendance à réduire la topologie. (1982, p. 171,172)

Mais on peut tout aussi bien retenir des formules plus connues et généralement jugées plus emblématiques du style guillaumien, du type : « La langue est faite d’actes de représentation et non d’expression » (1974, p. 67). Si fréquentes que soient ces formules dans l’œuvre, le lecteur reste en droit de se demander ce qu’est au juste ici la représentation et il sera éventuellement d’autant plus tenté d’y reconnaître une cousine (germaine ?) de la Vorstellung que le vocabulaire psychologisant de l’auteur invite à une telle interprétation.

Mais il arrive qu’un vocabulaire soit source de malentendus et on ne peut exclure que ce soit le cas chez Guillaume, dont les intuitions théoriques apparaissent souvent adossées à de simples béquilles lexicales, à défaut d’avoir été formalisées dans une terminologie digne de ce nom. Or que dit encore Guillaume ? Des choses du genre :

La langue est […] une division, en un nombre fini de termes de l’intégralité du pensable […]. (1974[1951], p. 185. Souligné dans le texte.)

Principe dominant : l’infini n’est pas représentable sans une saisie d’étendue de régime restreint. (Leçon du 22.2.1951. Dactylogramme inédit.)

Si la première phrase accepte éventuellement une interprétation triviale, il n’en va nullement de même de la seconde, qui exprime sans ambiguïté possible la thèse de la réduction dimensionnelle. Corrélativement, Guillaume rejette, et très nettement, le postulat empiriste que les unités linguistiques seraient le résultat d’une typisation d’unités objectives, dont nous avons vu qu’on trouve encore la trace chez Saussure.

L’article (un de ses sujets favoris), dit-il encore, n’indique pas une valeur en discours (cela, c’est le locuteur qui le détermine !), il est selon lui le signe du système lui-même : « Cette représentation intégrale est le fait de langue. […] L’article n’explique pas la position prise entre l’universel et le singulier, il explicite le cinétisme auquel la position prise est incidente » (1984[1944], p. 146-153)18. Remarquons à nouveau qu’une façon intellectuellement satisfaisante de comprendre cette formule est précisément de la référer à l’analogie mathématique du tenseur, et cela d’autant plus que Guillaume tient des propos analogues pour l’ensemble des catégories grammaticales, qu’il présente comme des saisies d’une suite indéfinie de singularités sous une généricité d’un ordre supérieur, lesquelles sont à ce titre les seuls vrais signes de la langue telle qu’il la comprend (Guillaume 1974, p. 220-240).

5 Une notion et ses frontières

En bref, dans la perspective guillaumienne, la réduction d’une « complexité non finie de dimensions » (1982, p. 172) en un système à dimensions énumérables se réalise par les parties du discours, chaque catégorie grammaticale correspondant à une dimension de l’espace. La langue amène donc le réel aux dimensions de l’intuition naturelle, dont l’auteur croit voir dans la mécanique classique une forme assez fidèle. Contrairement aux unités de premier ordre, ces signes ne sont justiciables, ni d’une définition statistique, ni, comme le serait le lexique, d’une définition par types, et ce ne sont pas non plus des classes d’occurrences. Sans doute ils représentent, mais autant à la manière d’une Darstellung que d’une Vorstellung. Si ce n’est que ces réflexions portent sur les parties du discours et non sur la syntaxe, on voit qu’elles ne sont donc pas très éloignées dans leur principe de celles de Thom et Petitot, mais très éloignées du dualisme épistémologique de Saussure.

Ce type de réflexion touche au passage à un paradoxe bien connu en logique et en théorie des ensembles, qu’on peut formuler schématiquement ainsi : soit un ensemble infini (ce que Guillaume appelle le « pensable »). Comment construire une application entre certains éléments et des parties de cet ensemble, voire l’ensemble tout entier ? Pour Guillaume, les lectes catégorisés sont à la fois dans le système tout en étant des images de ce système et illustrent donc cette auto-application de l’ensemble sur lui-même, ou si on préfère cette immanence du métalangage. Ce n’est pas l’objet du présent travail d’en exposer le détail, ni de préciser les limites, pour le coup cognitives, que Guillaume postule à cet enroulement spontané du système sur lui-même. Le tenseur binaire radical est censé indiquer la limite de réduction de l’hyper-espace représentationnel, par intégrations successives des vecteurs supposés le constituer. Quant au « système de l’article », Guillaume y voit donc ce qu’on appellerait aujourd’hui un modèle dans l’acception logique du terme19. Sans doute est-il question de cognition, mais elle est dans ce cas instruite par les paradoxes logiques de la Darstellung, et non par ceux, génétiques, de la Vorstellung, comme c’est généralement le cas dans les linguistiques cognitives.

Le cas de Guillaume est historiquement intéressant, car le concept de représentation est donc chez lui une notion frontière adossée à un couple conceptuel hétérogène (« langue » vs « discours »), à une sémiotique catégoriale et à des considérations somme toute assez convenues sur les limites de l’intuition naturelle. Ajoutons que son vocabulaire psychophysique trahit par ailleurs un apparentement herbartien, fort probablement indirect, lorsqu’il est question de « pesées », d’« équilibres », et plus généralement d’une mécanique de l’esprit. Pour Guillaume, la réduction dimensionnelle est une nécessité cognitive, et il qualifie de « représentation » ce qui, précisément, reste en deçà desdites limites. Vorstellung donc, voire Anschauung ? Pas seulement justement, puisque nous venons de voir qu’il esquisse simultanément les contours d’une autre relation de représentation, en recourant cette fois à des analogies mathématiques.

On pourrait se demander comment il se fait que deux régions séparées, d’un côté les problèmes psychologiques traditionnellement associés à Vorstellung, de l’autre les problèmes essentiellement techniques liés à la Darstellung, se soient mêlées chez Guillaume et sans doute chez d’autres auteurs. La première réponse est celle qui se dégage des observations précédentes, c’est celle que fournissait la Gestalt : le point commun entre Vorstellung et Darstellung est le principe de réduction dimensionnelle de l’espace perceptif. Mais poursuivons. Les théories sémiotiques, ou linguistiques, édifiées sur cette base sont des sémantiques. Or faire comme s’il n’y avait d’autre alternative qu’entre une sémiotique ainsi conçue et le béhaviorisme d’un Watson serait bien évidemment réducteur. C’est aujourd’hui énoncer un truisme que de rappeler qu’on ne peut faire entrer tous les emplois du langage, ni tous les signes, dans la seule catégorie de la représentation. À côté de la sémiotique représentationnelle, pour ne rien dire de tout ce qui concerne les actes de langage et la modalité20, il existe depuis longtemps une sémiotique non représentationnelle.

Pour le béhaviorisme qui se réclame d’Uexküll, de Tolmann, et pour leurs héritiers biosémioticiens, les signaux ou les stimuli auxquels répond le vivant ne sont pas des causes physiques comme chez les physicalistes, ce sont bien des signes. À cela près que, chez Tolman, l’organisme ne vit pas dans un monde de représentations, mais de chemins et d’obstacles. Sous le nom de manipulation features, Tolman esquisse dès les années trente une théorie des affordances, selon laquelle les signes ne « représentent » pas, mais indiquent un certain type de relation aux objets du monde.

Perspective d’éthologues, éventuellement de sémioticiens, dira-t-on, mais non de linguiste. Pas seulement. Les approches non représentationnalistes du signe se rencontrent aussi ailleurs. On songera par exemple à la sémiotique d’un philosophe comme R. Gaetschenberger21, mais aussi à des auteurs beaucoup plus proches de l’héritage grammatical, tel Glinz, qui est bien au fait de l’histoire de la réflexion grammaticale, se réclame volontiers de Weisgerber, et n’hésite pas à considérer que la signification première – ontogénétique – de Fisch « poisson »22 n’est pas la représentation d’un objet mais un « point d’ancrage dans le cadre d’une activité possible, associé aux impressions qui lui sont liées » (Glinz 1978, p. 94. Souligné dans le texte). Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres d’un auteur parmi d’autres, que le lecteur familier des théories de l’énaction complètera à son gré. Sous le poids de la tradition logique, on a surévalué l’importance de la fonction représentationnelle, n’a cessé de répéter Bühler, pour qui non seulement les « fonctions » du langage ne se limitent pas à la seule fonction de représentation, mais pour qui les signes eux-mêmes ne se réduisent pas à une sémantique. C’est en particulier le cas selon lui des déictiques, qu’il ne considère pas comme de simples mots jokers (une interprétation qui les reconduit à la sémantique). Le locuteur, rappelle-t-il, qui répond Je suis ici ou C’est moi part du principe que l’origine du son ou les particularités de sa voix suffisent à l’identifier individuellement (1999, p. 91-92, 2009, p. 190-191)23.

Ce que n’intègre pas la représentation, fût-elle Darstellung, c’est bien évidemment la pragmatique et l’énaction, ce qu’elle intègre souvent assez difficilement est la possibilité d’une linguistique privilégiant le fonctionnement du signifiant24, telle que l’histoire des sciences du langage en a pourtant connu. C’est le cas de la syntaxe avant Port-Royal, de la grammaire historique et comparée en général, et d’une œuvre majeure comme le Mémoire en particulier. Si donc, sur bien des points, le CLG s’apparente à une version non technique et « tous publics » du Mémoire, l’introduction in fine, du couple {signifiant-signifié} conduit vers autre chose qu’une auto-organisation des formes, et cela sans considération de sa nature – réelle (selon l’ontologie thomiste), statistique (comme une chaîne de Markov) ou phénoménale (à la manière de la loi de Zipf).

On se dit pourtant que l’idée que les signes « représentent » n’est jamais qu’un lieu commun philosophique, encouragé sans doute par l’existence des systèmes d’écriture. Alors même que certaines terminologies spécialisées, tel le terme médical de sémiologie, orientaient vers d’autres sémiotiques, le sens que donnait probablement Saussure à ce dernier mot laisse songeur. Pour l’épistémologue et l’historien des sciences, il s’agit de l’indice probable d’une frontière entre ce qu’une telle sémiotique pouvait embrasser et ce qui lui restait extérieur.

Références

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1

Sur l’héritage herbartien de Saussure, cf. Samain (2016).

2

Les premières images composites de Galton datent de la fin des années 1870 et illustrent un projet très semblable à celui des héritiers de Herbart : donner une base empiriste à la généricité. Dans ses conférences et publications sur les Images génériques, Galton souligne du reste lui-même l’analogie entre ses portraits composites et la superposition des souvenirs (Galton 1879a, b, c).

3

Le lecteur non germaniste trouvera une introduction convaincante et accessible à l’œuvre de Herbart dans Maigné (2007).

4

Cité par Arrivé (2007, p. 63).

5

Sur tout cela je me permets de renvoyer à nouveau à Samain (2016).

6

Quant à la place, mainte fois évoquée, de la psychologie d’expression française dans le CLG, elle me paraît limitée pour des raisons analogues : il est inutile d’aller chercher en France ce qui se disait auparavant en Allemagne, et sous forme plus conceptualisée. On ne peut par ailleurs prendre pour argent comptant les déclarations de Saussure à l’égard de ses maîtres, occultant d’un même geste leur dette commune à la psychologie germanophone.

7

Dans la polémique qui l’oppose à Meillet, qui défend le point de vue linguistique orthodoxe, l’argument de Schuchardt revient à critiquer le sophisme qu’est pour lui l’idée qu’il existerait des langues parlées par des locuteurs, alors qu’il n’« existe » que des locuteurs qui se comprennent plus ou moins. Pas plus que les néogrammairiens, Saussure semble n’avoir tranché entre perspective ontologique (e.g. selon laquelle l’indo-européen est une réalité historique) et définition constructiviste (auquel cas l’indo-européen est un réseau de correspondances).

8

Cet argument est exposé dans la première et la sixième Recherche. Cf. Gyemant (2010).

9

L’apparentement, ou le cas échéant le non apparentement, du signe saussurien avec son environnement historique germanophone resterait cependant à préciser. On songera par exemple, avant Saussure, à la définition « sématophonétique » du signe chez Dittrich (1902, p. 109-116 ; 1903, p. 45-51). Le couple sa/se a par ailleurs fait l’objet de reformulations. Chez Weisgerber (1928, p. 34), il s’écrit {M = N  C}. N = le correspondant psychique du nom (Name), soit de l’image de mot, C = le concept en tant que possession conceptuelle, tandis que le symbole doit marquer le fait que la liaison de ces deux parties constitutives n’est pas externe, associative, mais de détermination réciproque.

10

Cette approche non substantialiste est un trait constitutif du courant néogrammairien, mais rappelons qu’on en trouve à la même époque un équivalent en économie chez Carl Menger, et bien auparavant chez Darwin !

11

Voir aussi le commentaire de J. Friedrich dans l’introduction à la traduction française (2009, p. 52-55).

12

Dans une acception plus proche de Ginzburg que de Peirce.

13

Tel le purposive behaviorism d’E.C. Tolman (Tolman 1932, sur les relations entre la Gestalt et le behaviourisme ; Samain 2018).

14

Les auteurs considèrent que ces phases sont homologues à des interactions spatio-temporelles effectives ritualisées en schèmes syntaxiques. Mais ce postulat d’isologie est techniquement superflu, dès lors qu’une contrainte formelle pèse sur la Darstellung elle-même, comme leur modèle le suggère, justement (Thom 1974 ; Petitot 1979).

15

Notons toutefois que ces questions avaient été abordées à la même époque, mais sur un autre mode, par Nicod dans sa thèse sur la géométrie du monde sensible (Nicod, 1924).

16

La perspective comparatiste est celle adoptée par des auteurs comme Saussure ou Kruszewski, lequel estime du reste (1890, p. 339-340, 346-347) que les paradigmes de déclinaison et de conjugaison sont seulement les plus visibles et depuis longtemps reconnus. Cette alternative entre approche catégorielle et approche morphologique généralisée n’est en revanche pas liée à une tradition « nationale » particulière. Plus près de nous, Waldron (1985) distingue par exemple name et noun sur des critères analogues à ceux de Guillaume.

17

Rappelons que le concept de « tenseur », qui apparaît au tout début du XXe siècle, est une généralisation de la notion intuitive de vecteur, et désigne un vecteur de plusieurs dimensions (ou, si on préfère, un vecteur est un tenseur de degré 1). Il ne faut évidemment pas chercher dans la référence au calcul tensoriel chez Guillaume davantage qu’une analogie, du reste assez tardive dans l’œuvre. Mais elle est significative.

18

Cf. la partie consacrée à Guillaume dans l’entrée article de l’Histoire des parties du discours (Colombat et Lahaussois éd., Histoire des parties du discours, sous presse).

19

Dans son interprétation technique, est « modèle » une interprétation sémantique d’une théorie formelle dans laquelle cette théorie est vraie. (Pour un état récent de la question, cf. Blanckaert, Léon, Samain 2016). Il va de soi en revanche qu’une modélisation formelle du guillaumisme, équivalente à ce que Thom avait fait pour Tesnière, et susceptible de tester la robustesse de la théorie, reste à faire et le restera sans doute encore longtemps.

20

Y compris les « modes » grammaticaux, dont le statut, représentationnel ou non, est discuté dès la grammaire générale. À la tradition représentationnaliste illustrée en France par Guillaume, pour qui l’impératif n’est qu’une forme d’indicatif, s’oppose la définition pragmatique qu’en fournissent Marty ou Bühler. Le vocatif donne lieu à des discussions analogues.

21

La réflexion sémiotique de Gaetschenberger (1901) présente des affinités avec celle de Pierce – pas de signe sans interprétant. Mais Gaetschenberger insiste par ailleurs sur le fait que la compréhension du signe n’est pas nécessairement corrélée avec une représentation de la chose, et cela que le signe soit naturel ou conventionnel.

22

En germanique, « poisson » et « pêcher » ont la même racine.

23

Bühler envisageait une véritable encyclopédie des sciences du langage, dans laquelle la « fonction représentationnelle » occuperait une place certes centrale, mais nullement exclusive. Et il ne s’agit pas seulement de « fonctions » du langage, mais de théorisation. La Sprachtheorie esquisse en effet plusieurs autres sémiotiques, qu’il n’est pas possible de présenter ici.

24

Souvent, mais pas toujours : nous avons vu que l’hypothèse d’une auto-organisation des formes vaut axiome constitutif chez Thom, fidèle en cela à l’orientation non kantienne du courant dominant de la Gestalt (Koffka 1935).

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