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Issue
Histoire Epistémologie Langage
Volume 40, Number 1, 2018
Page(s) 155 - 170
Section Lectures & critiques
DOI https://doi.org/10.1051/hel/e2018-80011-5
Published online 26 June 2018

François, Jacques. Le siècle d’or de la linguistique en Allemagne. De Humboldt à Meyer-Lübke. Préface de Pierre Swiggers. Limoges : Lambert-Lucas, 2017, 420 p. ISBN 978-2-35935-124-8

L’honnête homme ne connait ordinairement rien de la linguistique allemande du XIXe siècle, si ce n’est, par le biais foucaldien, de Bopp le nom, que le nom. Ou bien elle est recouverte d’une réputation sulfureuse, car c’est l’Allemagne, les noces précipitées du romantisme, de la passion scientiste, et de la politique raciste, qui finira mal1. Ce siècle d’or lui semblera plutôt sombre. Et puis, n’avons-nous pas Saussure, ou Chomsky, ou les sciences cognitives ?

Les lecteurs d’HEL sont, quant à eux, familiers de Meyer-Lübke et de ses compagnons.

Les uns et les autres se réjouiront de cet ouvrage. Ils se réjouiront car ils verront comment, en un format encore réduit, l’auteur a su masser assez de renseignements, de tableaux et d’analyse pour que l’ouvrage soit savant, qu’il apprenne effectivement au-delà des noms, à quelles démarches ont correspondu ces programmes scientifiques, qu’il sache mettre en perspective les différentes réalisations. Tout n’y est pas, sans doute. Heureusement ! Mais tant y est.

Avant de parcourir ces vastes contrées, ne boudons pas notre plaisir : Humboldt (Wilhelm von) y est d’emblée trois fois présent dès le début. Comme borne du sous-titre, ce qui veut dire qu’il est pris non pour le dernier des philosophes, mais pour le premier des linguistes. À travers l’Université de Berlin qui porte depuis l’après-guerre le nom de sa famille, et qui rappelle le rôle des nouvelles institutions dans la promotion des savoirs du langage (cela touche aussi la philologie), bien que Berlin ne fût ni la seule ni peut-être la principale des capitales linguistiques (Leipzig tend à s’imposer dans la seconde moitié du siècle, avec un nouveau programme et de nouvelles méthodes). Enfin, par le frontispice qui nous montre le jeune Humboldt en intense conversation avec son frère Alexandre, Goethe et Schiller, suggérant un esprit néo-humaniste dans cette première linguistique (une illustration qu’a reprise pour son compte Jean Quillien dans le beau livre qu’il vient de faire paraître, L’image de Wilhelm von Humboldt dans la postérité, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2018). Jean Quillien fait commencer cette postérité humboldtienne au XXe siècle, avec Bloomfield, puis Chomsky, B. L. Whorf, et côté allemand, Weisgerber et Trier pour la linguistique (il traite plus à fond de Cassirer et de Heidegger) ; Jacques François rappelle qu’il n’a pas fallu attendre l’ensemble des publications linguistiques de Humboldt pour déceler une nette trace humboldtienne, notamment chez Heymann Steinthal et A. F. Pott qui tous les deux ont réédité son œuvre majeure en l’assortissant d’un commentaire très riche : une illustration par des données linguistiques surabondantes chez Pott, une enquête très fouillée sur les manuscrits encore inédits à l’époque dans le cas de Steinthal, plus soucieux, lui, d’approfondir les thèses de philosophie linguistique de Humboldt. Humboldt fait partie aussi d’un mouvement d’ensemble auquel il a apporté la pertinence de nombreuses analyses, effectuées dans un horizon qui devait bien sûr, heureusement, être bientôt dépassé, sans forcément que la réflexivité qu’il avait atteinte le soit en même temps.

Le livre dispose d’une introduction décrivant le cadre institutionnel et les sources de la linguistique allemande, puis de trois triades présentant approximativement trois générations (trois « salles », pour suivre le préfacier, Pierre Swiggers, p. 11) de savants : les fondateurs, les passeurs et les développeurs. Des figures viennent compléter le tableau, dont l’aspect monographique est heureusement complété par un chapitre portant sur des questions débattues. Le gain de privilégier certaines figures (une « galerie de quinze portraits », p. 279) est que l’on cerne ainsi les grandes œuvres dont les avancées sont soulignées et détaillées. Les nombreuses citations, dont l’original est fourni en note, se détachent par un corps particulier. Des tableaux comparatifs ou liste des thèses permettent au lecteur des comparaisons aisées et de se déplacer avec une relative aisance dans un univers savant vite saturé. Chaque aperçu monographique est suivi d’un regard sur l’accueil critique des thèses, qui permet de les replacer dans une histoire des savoirs. La loi de Grimm (1822) sur les mutations des consonnes du proto-germanique par exemple est présentée avec des tableaux empruntés à Winfried Lehmann (1992), ce qui est une bonne façon de convoquer la littérature critique et de s’appuyer sur elle (p. 98-99). Cela lui permet aussi de montrer les liens à Rask et à Karl Verner en 1876.

Parcourons donc rapidement ces salles : la première s’ouvre sur Humboldt dont l’œuvre linguistique, confluant dans le dernier texte publié, introduisant au kavi, est au centre, ainsi que ses effets prochains dans le champ linguistique, où c’est essentiellement son apport typologique qui a été retenu et complété (les frères Schlegel, qui y ont contribué, sont également présentés). Nous y trouvons aussi Jacob Grimm, dont l’apport vient d’être évoqué, et Franz Bopp, dont les deux œuvres principales sont analysées, ainsi que la critique de Grimm (p. 114-115). Cette section se poursuit au-delà de Bopp par la réévaluation de Christian Karl Reisig, initiateur de la sémasiologie à travers une réflexion sur la formation des sens depuis les figures, mais aussi les prépositions en fonction de préverbe, et dont les travaux sur la linguistique latine ont marqué une étape décisive (p. 123-136). Est-il pour autant l’inventeur de la pragmatique (p. 131) ? Cela reste sans doute à débattre, mais notamment son travail sur les catégories de la personne mériterait qu’on s’y attarde. Enfin l’œuvre de Friedrich Diez est présentée à travers la fondation de la romanistique, qui prend consistance dans la comparaison avec Meyer-Lübke. Le rôle modèle des langues romanes pour la linguistique indo-européenne est notamment souligné (avec Pierre Swiggers, p. 147).

La seconde salle est moins éclairée, on y croise des figures dont la réputation a pâti, comme Schleicher, trop évolutionniste, naturaliste et hégélien, ou F. Max Müller. Steinthal y assure la continuité avec la linguistique humboldtienne, mais illustre aussi les langues sémitiques, propose de nouvelles typologies, et explore parmi les premiers les langues africaines (du groupe mandé). Le traitement de Schleicher rend justice à un grand savant, dont la Kirchenslawische Formenlehre serait en 1852 la première grammaire comparée d’une langue slave, suivie de ses travaux sur le lithuanien. Les principes de Schleicher sont discutés et replacés dans leur contexte, son apport relativement à Bopp souligné (on le retrouve à propos d’une présentation détaillée de sa formalisation des types morphologiques, p. 292-300).

La troisième salle s’ouvre sur des figures originales de linguistes, von Gabelentz, important pour la typologie, et Hugo Schuchardt, dont les travaux sur le créole et le basque sont détaillés et commentés. En grammaire comparée, c’est le développement par Berthold Delbrück de la syntaxe comparée qui inaugure une autre approche, bientôt illustrée par les travaux (plus que les manifestes) des « Néogrammairiens », présentées ici par Brugmann et Hermann Paul. La salle inclut également la grande œuvre romaniste de Meyer-Lübke, déjà évoquée auparavant. La grammaire comparée avait commencé par la morphologie et les lois phonétiques, plusieurs fois remaniées et précisées, et elle se complète avec la syntaxe en un ensemble impressionnant, dont un auteur comme Paul donne une synthèse tout en retrouvant un certain nombre de questionnements généraux de la linguistique, et mettant à l’écart le psychologisme (W. Wundt).

Parmi les débats mentionnés dans le chapitre récapitulatif, retenons la présentation des travaux sur le romani, occasion d’évoquer l’ethno-linguistique de A. F. Pott et des travaux de Miklosisch sur les variations dialectales des peuples migrants.

La fin du volume présente, avant la bibliographie (dont on reparlera), une belle section anthologique, où certains textes très bien choisis sont donnés en traduction commentée. Il convient de les souligner, car ils sont un peu perdus dans la masse. Ainsi le texte magnifique de la « leçon probatoire » prononcée par Hugo Schuchardt à Leipzig le 30 avril 1870, qu’il publia seulement trente ans plus tard, en une transcription orale, et qui est merveilleuse pour réfléchir sur les différents modèles épistémologiques qui animaient les différents acteurs de cette belle histoire (Sur le classement des dialectes romains, aux pages 351-363). Schuchardt insiste sur le rythme et le parler de la langue, mélodie marquant la seule identité d’idiomes en constants échanges mutuels. Le texte est une randonnée par les contrées italiennes, et produit comme physiquement la démonstration du caractère inassignable des frontières linguistiques. Un très bon choix est aussi de donner la traduction du discours de Humboldt « Sur le verbe dans les langues américaines », dont l’original n’a été reconstitué que récemment, et qui est une belle illustration de la recherche humboldtienne sur les formes grammaticales (p. 309-323). Les autres textes de Steinthal, Schleicher, von Gabelentz, présentent aussi un grand intérêt. L’introduction du Compendium de la grammaire comparée des langues indogermaniques de 1866 est une pièce essentielle, dont la présence complète utilement le chapitre consacré à Schleicher, dont J. François nous persuade qu’il valait bien mieux que sa réputation. Un tableau (p. 329) permet de comparer le plan du Compendium à celui de la Grammaire comparée de Bopp : « En dépit de cette thèse erronée [= sur la succession préhistoire/histoire des langues, dont nous ne connaissons que la phase de déclin, DT] découlant de son naturalisme (…), le classement de Schleicher demeure globalement valide − à l’exception bien entendu des langues découvertes ultérieurement comme le tokharien et le hittite. » (p. 326).

On ne relèvera pas les quelques erreurs inévitables dans une telle masse de signes, quelques dates, quelques noms, quelques assertions hardies (Savigny cofondateur de l’Université de Berlin ? p. 74), ou la présentation inévitable sans doute mais toujours difficile à évaluer des grandes figures philosophiques comme Fichte et Hegel dans ce contexte. La bibliographie-index utilise à juste titre les ressources numériques, qui donnent accès à un grand nombre de textes pas toujours consultables dans les grandes bibliothèques de recherche. Le mode de renvoi, quoique expliqué p. 54, laisse cependant un peu perplexe. On trouve en effet dans la bibliographie un ensemble composite de sources primaires et secondaires, mêlées de notices pêchées sur internet dont la fiabilité est variable (et non proportionnelle à l’accessibilité). Un effort de discernement supplémentaire eût ici profité à l’ensemble. Cet inconvénient n’empêche nullement de faire un usage profitable de ce livre dont le format permet la concentration d’une grande quantité de données et d’analyses, tout en fournissant chaque fois le regard, critique ou laudatif, des linguistes successifs. Une telle science, si elle ne se laisse pas réduire pour nous à un « Avant Saussure » (comme un recueil précieux édité par Claudine Normand et alii pouvait l’avancer en 1978), devait aboutir à sa propre péremption, mais elle avait donné à plusieurs générations de bons esprits l’occasion d’essayer de nouveaux modes d’organisation et de classement, bref de penser le langage, et l’histoire de cette aventure, retracée ici avec sobriété et précision, est d’une grande inspiration pour l’épistémologie.

Denis Thouard

CNRS, UMR 8131

Humboldt, Wilhelm von. Schriften zur Sprachwissenschaft, Abt. III, Bd. 6. Nordamerikanische Grammatiken, herausgegeben von Micaela Verlato. Paderborn : Ferdinand Schöningh, 2013, 427 p. ISBN 978-3-506-73986-5.

Dans son œuvre majeure, résumant sa pensée du langage, Über die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues und ihren Einfluß auf die geistige Verwicklung des Menschengeschlechtsem (1836), les langues nord-américaines, du moins celles au sujet desquelles Humboldt a pu s’informer, occupent une place singulière. Wilhelm von Humboldt reconnaît à la langue delaware (famille algonquienne) un statut tout particulier parmi celles qui recourent aux processus d’incorporation: l’analogie de construction propre au système verbal y est développée avec «une attention au détail stupéfiante» (« bewundrungswürdiger Sorgfalt »)2. Plus loin, dans le chapitre consacré aux langues «de construction moins achevée» (« Beschaffenheit und Ursprung des weniger vollkommenen Sprachbaues »), Humboldt qualifie même les procédés de composition caractéristiques du delaware et des langues algonkiennes de «traitement pictural de la langue» (« eine malerische Behandlung der Sprache » ;G. S. 7, p.269)3 et va jusqu’à suggérer que cette forme de construction, en cela qu’elle fait appel à l’imagination, spécifie les langues américaines du Nord par rapport à celles du continent sud, imaginant même qu’elle ne serait pas étrangère au fait que les autochtones du Nord aient mené une vie libre de chasseurs dans les grandes solitudes de la forêt, alors que les indiens du Sud étaient soumis à des régimes despotiques (G. S. 7, p.270). Tout se passe ainsi comme si les langues nord-américaines occupaient une position charnière dans la réflexion que mène Humboldt sur la diversité des langues. S’attachant à l’étude de la richesse de construction de ces langues, Humboldt s’est mis en devoir de représenter pour lui-même, en suivant les indications données dans la grammaire de John Eliot, les conjugaisons du verbe massachusett dans des «tablesde grande étendue», parvenant ainsi à se convaincre de la «régularité qui règne dans le chaos apparent» (G. S. 7, p.152).

Ce sont justement ces « weitläuftige Tabellen », que Micaela Verlato nous livre dans son édition des Nordamerikanische Grammatiken de Wilhelm von Humboldt : imprimées sur de grandes feuilles de papier glacé et insérées dans les pochettes situées à avant et à l’arrière du volume, elles accompagnent les grammaires elles-mêmes, où Humboldt tente de systématiser les informations qu’il a pu recueillir dans les travaux de grammairiens missionnaires. Ce volume, le sixième dans la série consacrée par l’éditeur aux travaux de Humboldt sur les langues américaines, contient donc des études de deux langues algonquiennes et une langue iroquoise : la Massachusetts-Grammatik, élaborée à partir de la grammaire du massachusett publiée par John Eliot, traducteur de la Bible en cette langue, en 1666 ; la Muhhekaneew-Grammatik, basée sur les Observations que Jonathan Edwards, fils du théologien américain, a publiées en 1788 ; et l’Onondago-Grammatik, rédigée à partir de la copie d’une grammaire de la langue onondaga préparée par le frère Morave David Zeisberger. En complément de ces trois grammaires, l’édition contient également les notes que Humboldt a prises sur une grammaire du groenlandais, et, en appendice, des informations sur les langues cree et chippewa communiquées à Humboldt par un savant de Londres. Une introduction générale de 117 pages, «Wilhelm von Humboldt und die Erforschung der nordamerikanischen Sprachen» (« Wilhelm von Humboldt et la recherche sur les langues nord-américaines »), permet de situer les travaux de Humboldt dans le contexte des problèmes et approches contemporains des langues américaines, notamment les activités d’analyse et de publication impulsées par les linguistes américains Peter Stephen Duponceau, secrétaire du Comité littéraire et historique de l’American Philosophical Society à partir de 1815, et John Pickering, avec lequel Humboldt a entretenu une correspondance sur plusieurs années4. Chacune des grammaires est précédée d’une introduction détaillée, présentant la langue étudiée, l’état du manuscrit, la source à partir de laquelle Humboldt a travaillé, l’analyse de Humboldt et les problèmes qu’elle soulève, ainsi qu’un paragraphe expliquant les procédés de transcription. De nombreuses notes de bas de page accompagnant les grammaires fournissent de précieux éclaircissements renvoyant aux travaux récents et actuels sur les langues étudiées. L’édition nous propose également une copieuse information bibliographique sur l’œuvre de Humboldt et sa réception, sur la linguistique du début du XIXe siècle. L’édition de Monica Verlato rend accessibles et compréhensibles les grammaires des missionnaires et celles que Humboldt a composées à leur suite, explique comment et à partir de quels concepts il a compris les documents qu’il a utilisés, et montre la spécificité de son approche, des problèmes et des enjeux de son analyse. Il faut donc saluer la précision et la clarté remarquables de cet ouvrage, ainsi que la grande richesse de la documentation et la grande pertinence des informations, qui nous permettent de lire ces grammaires de Humboldt.

C’est donc à une lecture historique et critique d’une grande finesse que nous invite l’édition de M. Verlato. Humboldt aurait rédigé ses grammaires nord-américaines entre avril 1822 et avril 1823, à un moment où il projetait d’écrire un ouvrage sur les langues américaines qui devait « passer en revue la grammaire entière, et montrer de quelle manière chaque langue traite chaque partie du discours » ainsi qu’il le décrit dans une lettre à Pickering (éd. citée, p. 283) ; et à l’époque où il préparait deux conférences présentées à l’Académie des Sciences de Berlin, « Sur la naissance des formes grammaticales et leur influence sur le développement des idées » (17 et 24 janvier 1822)5 et « Sur le verbe dans les langues américaines » (3 juin 1823)6, traitant de langues de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. L’enjeu de ces deux textes est la valeur relative des processus grammaticaux eu égard à leur rapport à la « pensée ». Dans ses grammaires nord-américaines, Humboldt observe qu’en massachusett comme en onondaga les marques flexionnelles du verbe s’ajoutent aussi à d’autres parties du discours, ce qui l’empêche de considérer ces verbes comme de « véritables formes grammaticales », qu’il conçoit, ainsi qu’il l’indique dans la conférence de 1822, sur le modèle des formes fléchies du latin et du grec. L’étude de l’onondaga conclura que cette langue est proche de la « simplicité de la nature » (« Natureinfachheit » ; Grammatiken, p. 336). Par contre, du verbe massachusett, il note : « que […] ces conjugaisons se distinguent encore grâce à des lettres différentes et qui leur sont particulières, est une propriété qu’on s’attend à retrouver uniquement dans les langues plus finement cultivées » (Grammatiken, p. 198-199), d’où la nécessité des tables, afin de « découvrir la construction de ce merveilleux type de conjugaison » (p. 173). Il n’empêche que la « longueur » et la « lourdeur » des verbes du massachusett les rendent inaptes à exercer « une influence bénéfique sur une pensée souple et formelle » (p. 198). Telles sont les contradictions ou tiraillements, réitérés d’ailleurs dans Über die Verschiedenheit, qui marquent le rapport de Humboldt aux langues nord-américaines.

Le travail de Humboldt dans ses grammaires est une recherche de fonctionnement et de systématicité, visant à reconnaître la « Consequenz » ou « cohérence interne » de la langue, ainsi qu’il est préconisé dans l’essai de 1820, « La recherche linguistique comparative dans son rapport aux différentes phases du développement du langage »7. C’est par exemple sa perception de la valeur systématique, en massachusett et dans les langues algonquiennes, de l’opposition animé-inanimé : « ce traitement particulier des êtres vivants et non-vivants affecte profondément la langue et la construction des parties du discours individuelles » (Grammatiken, p. 334). La recherche du fonctionnement est, nécessairement, une recherche de spécificité, qui détermine, ici, la forme même que prend la grammaire : « Eliot suit un autre principe de répartition : et comme celui-ci semble généré par la particularité [Eigenthümlichkeit] de la langue, je vais rassembler les genres individuels comme il l’a fait » (p. 160). Humboldt dispose ainsi les conjugaisons du verbe massachusett en partant de la personne à l’accusatif, renversant ainsi l’ordre classique qu’adopte même Duponceau (p. 82). Toutefois, envisagée de notre point de vue, l’analyse rencontre des limites, de deux sortes. D’abord, la qualité des informations communiquées par les sources. Il est souvent impossible à Humboldt de dégager les unités significatives des langues qu’il étudie faute de transcriptions exactes et consistantes de la chaîne phonémique : ainsi pour la terminaison /w/ de la troisième personne du « verbe substantif » en massachusett (p. 160), masquée par les variantes orthographiques ; il est ainsi amené à considérer la présence de syllabes ou particules sans signification (« suppletive syllables », chez Eliot) comme un trait spécifique des langues américaines (lettre à Pickering, éd. citée, p. 294). Humboldt déplore la pauvreté des informations dont il dispose (p. 335) ; il regrette surtout l’absence de textes en langue nord-américaine, et demande à Pickering et Duponceau de lui en procurer. Ce serait, selon M. Verlato, faute d’avoir pu en acquérir qu’il aurait renoncé à son projet d’écrire un ouvrage sur les langues américaines, se tournant, à la fin des années 1820, vers l’étude des langues de l’Asie du Sud-Ouest. En deuxième lieu, la difficulté d’interprétation des données est accrue dans certains cas par les présupposés linguistiques de Humboldt lui-même. L’analyse grammaticale, telle que Humboldt la pratique, « prend son départ avec les catégories grammaticales des langues indoeuropéennes, qui ont pour lui, en accord avec la tradition de la grammaire philosophique, une valeur définitive, et y retourne », note M. Verlato (p. 52). Humboldt cherche par exemple à déterminer si les catégories du nom et du verbe sont distinguées par des marqueurs explicites. L’analyse est rendue problématique notamment par la tendance que Humboldt partage avec ses informateurs à prendre pour des morphèmes indépendants des formes qui nous voyons maintenant comme des complexes de morphèmes : approche notamment problématique pour l’onondaga, où le radical nominal est souvent incorporé au verbe et où les formes verbales s’emploient avec un sens nominal, au point qu’on a pu récemment soutenir que les langues iroquoises seraient dépourvues de « noms ». La perspective anthropologique de Humboldt lui permet toutefois des aperçus lumineux. Tâchant de rendre compte de la formation du système verbal du massachusett, Humboldt est amené à l’expliquer par le fait que « les deux premières personnes aient frappé l’imagination du peuple avec une plus grande vitalité » (G. S. 7, p. 151), ce qu’il faut lire, comme le suggère M. Verlato, en rapport avec la conception de la personne grammaticale qu’il développe, notamment, dans son essai « Sur le duel » (Über die Sprache, p. 143-169, esp. p. 165-166 ; Caussat, p. 101-131) ; de la même façon, la linguistique algonquienne contemporaine renvoie à l’analyse de la personne chez Benveniste — qui, selon Jürgen Trabant, serait une « redécouverte » d’idées essentielles de Humboldt (Über die Sprache, p. 264 ; Grammatiken, p. 142, n.70). M. Verlato note à ce propos que la contribution de Humboldt à l’étude des langues nord-américaines est maintenant de plus en plus reconnue (Grammatiken, p.115). Ce volume, avec ses merveilleuses tables, apporte une contribution décisive à cette reconnaissance.

Andrew Eastman

Université de Strasbourg

Gade Kari Ellen & Edith Marold (eds.). Skaldic Poetry of the Scandinavian Middle Ages (SKALD3). Poetry from Treatises on Poetics (2 vol.). Turnhout : Brepols Publishers, 2017, CLII+1359 p. ISBN 978-2-503-51894-7

Les anciens Scandinaves pratiquaient un art complexe et difficile qu’on a coutume d’appeler poésie scaldique, à partir du nom qui signifie « poète » en norrois : skáld. Le mot poésie lui-même, skáldskapr, signifie littéralement « l’art/la création des scaldes ». Ces scaldes avaient coutume de composer de longs poèmes, le plus souvent des éloges, en échange de généreuses rétributions, mais aussi des strophes tout à fait circonstancielles, à la manière des petits poèmes d’éventail de Mallarmé. La métrique était compliquée, la syntaxe volontiers éclatée (pour satisfaire aux exigences métriques) et la sémantique en partie codée dans des kenningar, périphrases compliquées, parfois enchâssées les unes dans les autres. Il s’agissait d’un art pour les happy few, élitiste et savant. Ce fut l’art des rois et des chefs vikings, dans lequel fut déposée une bonne partie de la mémoire historique des différentes nations scandinaves. Le caractère contraint de la métrique assurait une transmission avec peu (ou pas) de variation, aussi ces strophes apparurent-elles comme les sources les plus fiables pour raconter ensuite les hauts faits de ces rois et de ces chefs. Cela explique l’importance sociale et politique des scaldes, et la nécessité de continuer à comprendre ces poèmes au cours du temps.

Entre le IXe siècle, époque où le premier scalde connu, Bragi Boddason, composa ses premiers poèmes en Norvège, et le XIVe siècle, moment où la pratique s’éteignit lentement en Islande (après qu’elle eut cessé dans les autres pays scandinaves) au profit de compositions plus faciles à composer et à comprendre, tout un corpus s’est constitué dont l’essentiel fut conservé dans les manuscrits islandais, dans des textes d’histoire, des traités linguistiques et, parfois, des manuscrits ne conservant que de la poésie.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le philologue islandais Finnur Jónsson entreprit seul une édition complète de toute la matière scaldique connue, à partir des manuscrits médiévaux ou post-médiévaux (à condition qu’ils fussent des copies attestées de manuscrits médiévaux), qu’il publia entre 1912 et 1915. C’est celle qui servit à tous les chercheurs jusqu’à ce que la nouvelle édition en cours commence à paraître. Elle comprenait une édition des strophes, avec variantes des différents manuscrits, mais ne proposait pas de lecture (sous la forme de mise en prose des phrases des strophes), pas plus de proposition de traduction. Cette édition demeurait cependant un outil de travail unique. Depuis sa publication cependant, non seulement la connaissance des manuscrits disponibles et leur étude firent d’immenses progrès, mais en outre, le besoin de rendre lisibles toutes les strophes scaldiques rendait nécessaire l’élaboration d’une nouvelle édition. Il apparut rapidement qu’un tel travail ne pouvait plus être l’œuvre d’un seul chercheur : il fallait toute une équipe. En outre, le travail d’édition devrait être accompagné d’un travail philologique de mise en prose, de contextualisation et de traduction permettant aux chercheurs non-spécialistes de poésie scaldique, mais ayant besoin de se référer aux strophes scaldiques de pouvoir travailler dans les meilleures conditions. À l’époque où le projet fut lancé, les premières éditions en ligne commençaient à apparaître et c’est donc tout naturellement que l’édition en volumes fut d’emblée conçue comme le pendant et le complément de l’édition en ligne qui donne les strophes plus ou moins à la manière de Finnur Jónsson, avec variantes et une partie des éléments critiques de l’édition papier.

L’édition en volumes reste cependant irremplaçable pour la qualité des commentaires et des indications qu’elle procure : elle propose une synthèse des éléments biographiques connus à propos de chaque scalde, une mise en contexte de chacune des strophes citées − rappelons que la plupart des strophes parvenues jusqu’à nous le sont dans des textes en prose où elles interviennent comme illustrations ou comme preuves du propos en prose −, une synthèse à propos du poème auquel appartiennent les strophes citées, une édition de chaque strophe (avec indication des variantes dans les autres manuscrits), une édition à partir de la leçon du manuscrit le plus fiable, avec indications des variantes dans tous les manuscrits connus, médiévaux comme post-médiévaux, une mise en prose du texte − l’ordre des mots des strophes tend en effet à séparer et à éloigner les mots qui vont ensemble grammaticalement, notamment un nom et son complément, ce qui arrive dans les kenningar, et donc à rendre la construction des phrases parfois très difficile à démêler −, une traduction en anglais et une série de commentaires métriques, philologiques et historiques à propos de tous les mots de la strophe.

L’édition de Skaldic Poetry of the Scandinavian Middle Ages s’organise en plusieurs volumes. L’idée fut de classer les strophes scaldiques selon le type de texte où elles apparaissent. C’est la raison pour laquelle les volumes proposant le corpus portent les titres suivants : Poetry from the Kings’ Sagas (2 volumes : 1) From Mythical Times to c. 1035 et 2) From c. 1035 to c. 1300 = SkP I et II) ; Poetry from Treatises on Poetics (SkP III) ; Poetry on Icelandic History (SkP IV) ; Poetry in Sagas of Icelanders (SkP V) ; Runic Poetry (SkP VI) ; Poetry on Christian Subjects (SkP VII) ; Poetry in fornaldarsögur (SkP VIII) ; Bibliography and Incies (SkP IX). À ce jour, les volumes I, II, III, VII et VIII sont parus.

Le volume III (en deux tomes, III, 1 et III, 2, paru en 2017, dirigé par Kari Ellen Gade) nous intéresse particulièrement car il contient toutes les strophes citées dans des textes linguistiques, traitant de grammaire, de phonétique, de rhétorique et de poétique. Comme l’indique Kari Ellen Gade, certaines strophes présentes dans d’autres textes furent publiées dans d’autres volumes où on peut les y retrouver. Cependant, dans la mesure où les textes linguistiques, notamment l’Edda de Snorri (vers 1220) et les deux traités grammaticaux (le Troisième et le Quatrième − respectivement mi-XIIIe siècle et mi-XIVe siècle) traitant des figures de rhétorique, sont parmi les textes les plus riches en citations de strophes scaldiques, les deux volumes (III, 1 et III, 2) proposent malgré tout une matière très abondante.

Kari Ellen Gade (III, 1, p. lxxxiv) rappelle très justement dans son introduction que les strophes citées dans les textes linguistiques le sont pour des raisons différentes de celles qui sont citées dans les textes historiques (les sagas). En effet, dans ces derniers, ce qui intéresse dans les strophes scaldiques, c’est leur contenu d’information ; ainsi elles interviennent comme des témoins ou des preuves de la véracité du récit. Dans les textes linguistiques, ce qui intéresse les auteurs qui les citent, c’est leur forme. Les strophes y jouent en effet le rôle d’illustration de traits linguistiques que le texte en prose s’efforce de définir et d’expliquer : une figure rhétorique, un trait grammatical ou métrique.

En conséquence, il n’est pas surprenant que les citations soient volontiers plus fragmentaires que dans les textes historiques, car il suffit souvent de citer le vers contenant le trait grammatical ou rhétorique, sans qu’il soit nécessaire de citer la strophe entière, a fortiori le poème. Ce caractère volontiers fragmentaire des citations rend parfois difficile la compréhension des citations, et il arrive souvent qu’elles ne le soient que grâce à une citation plus étendue dans des textes historiques.

Les deux tomes du volume III proposent donc toutes les strophes non encore éditées dans les autres volumes et présentes dans les traités linguistiques, mais aussi toute une matière poétique ayant un caractère métapoétique et épilinguistique. Le tome 2 du volume contient une nouvelle édition de Háttalykill (Clavis metrica), long poème attribué à deux scaldes, Rögnvaldr jarl Kali Kolsson, des îles Orkney, et Hallr Þórarinsson breiðmaga: il s’agit d’un long poème dont chaque couple de strophes illustre un type de mètre ou une variation rhétorique (41 variations), qui fonctionne comme une sorte de manuel pour apprendre la poésie. La plupart des variations porte un titre nommant le type de mètre ou de figure illustré par les strophes : il s’agit donc de la première ébauche de vocabulaire métapoétique connu. On le date généralement de 1158-1159, soit plus ou moins l’époque où fut sans doute composé le Premier Traité Grammatical.

Jusqu’à présent, ce poème avait connu plusieurs éditions, en 1848 (par Sveinbjörn Egilsson), 1912-1914 (par Finnur Jónsson), 1941 (par Jón Helgason et Anne Holtsmark) et 1946-1950 (par Ernst Albin Kock), mais aucune ne proposa une information aussi précise et claire que cette édition − laquelle bénéficie évidemment des travaux des précédentes éditions. La traduction qui accompagne le poème propose une lecture possible de toutes ces strophes, dont beaucoup sont incomplètes et donc difficiles à comprendre.

L’autre clavis metrica transmise par la tradition manuscrite, c’est le long poème Háttatal (Le dénombrement des mètres) de Snorri Sturluson, dont on fait généralement la dernière partie de l’Edda. Il s’agit de 102 strophes illustrant des traits métriques ou rhétoriques de l’art des scaldes. Mais contrairement à Háttalykill, Háttatal est accompagné d’un commentaire en prose de Snorri lui-même, où il nomme les variations et en explique le principe. La conscience n’est plus seulement épilinguistique − un vocabulaire se développe pour accompagner la pratique − mais bel et bien métalinguistique, puisqu’à ce vocabulaire s’ajoutent des explications et des définitions. L’édition de ce poème pouvait paraître superflue dans la mesure où, depuis l’édition d’Anthony Faulkes au moins (1999, seconde édition en 2007), le texte était bien édité et accompagné d’un commentaire suffisant pour accompagner son étude. Cependant le travail de Kari Ellen Gade doit être salué, car il livre ce qui sera sans doute longtemps l’édition définitive de Háttatal. Les éléments de commentaires sont une admirable synthèse des nombreux travaux accomplis sur ce texte et sur les motifs qu’il traite.

Enfin, les listes de synonymes sous forme de poèmes allitérés, listes nommées þulur (sing. þula) sont également éditées, en tant qu’outils linguistiques destinés à la mémorisation de ces heiti (appellations poétiques) par les scaldes : il s’agit là encore de textes à la frontière entre la poésie et son analyse. Il apparaît, à la lecture de cette admirable édition de ces listes, très peu intéressantes en première lecture, qu’elles jouèrent un rôle indéniable dans la formation des scaldes et leur pratique. À ce titre, elles avaient toute leur place dans cette édition.

Quiconque envisage d’entreprendre un travail sur l’exemple dans les traités poétiques, dans les traités rhétoriques, trouvera dans l’édition de ce volume, en deux tomes, toute l’information première nécessaire, mise en contexte, expliquée linguistiquement et philologiquement, mise en perspective historiquement, poétiquement et linguistiquement. Ce qui apparaissait déjà à la lecture des premiers volumes de cette ambitieuse édition du corpus scaldique se confirme ici : c’était une entreprise nécessaire qui s’est fait attendre trop longtemps, mais à lire la qualité des analyses et de l’édition on ne peut que se louer que les éditeurs eussent pris le temps de faire les choses si bien.

Cyril de Pins

UMR 7597-HTL

Allorant, Pierre, Bergounioux, Gabriel & Pascal Cordereix (dir.). Jean Zay, Invention, Reconnaissance, Postérité. Tours : Presses universitaires François-Rabelais de Tours, 2016, 180 p. ISBN 978-2-86906-420-1

Il s’agit des Actes du colloque Jean Zay tenu à Orléans les 25 et 26 novembre 2014 en l’honneur de ce grand ministre du Front Populaire, condamné en 1940 à la déportation à vie par un tribunal militaire aux ordres du régime de Pétain à la suite de l’odyssée dramatique du Massilia, et assassiné en juin 1944 par la Milice.

L’ouvrage comporte 11 chapitres, regroupés dans 4 parties, ainsi qu’une préface, une introduction, une postface et une bibliographie. Ces chapitres ne se suivent pas chronologiquement, ils se recoupent et peuvent se lire dans n’importe quel ordre.

La première partie, « Le parcours », est un rappel historique de la vie et de la carrière politique de Jean Zay. La quatrième partie, « Témoignages », est consacrée au témoignage émouvant de ses deux filles, à celui d’un ami de la famille et finalement à la création du fonds Jean Zay aux Archives Nationales.

La troisième partie, « Lire et entendre », aurait pu être réduite au seul chapitre « Écrire et lire en prison » ; il est consacré aux rapports entre Jean Zay et la littérature. En effet l’auteur, Claude Mouchard, souligne « En prison, dès qu’il le put, tant qu’il le put, il a écrit ; il écrit à sa sœur […]. Écrire des lettres, voilà qui est vital, mais qui reste de l’ordre du privé ». Puis l’auteur évoque l’attachement de Jean Zay à la littérature : « Prisonnier, Jean Zay retrouve une de ses ambitions d’adolescence : se faire écrivain ». En prison, Jean Zay, qui se souvient sans doute qu’il avait obtenu un prix au Concours général de composition française en 1922, écrit des contes, des nouvelles et même des romans ; les souvenirs de sa vie publique sont rassemblés dans sa grande œuvre « Souvenirs et solitude », alors que ses lettres (privées) sont rassemblées dans « Écrits de prison, 1940-1944 ». Par ailleurs Jean Zay lit et recopie les grands auteurs, en particulier Blanqui, autre prisonnier politique célèbre, et Proust qu’il découvre enfin.

Quant au deuxième chapitre de cette troisième partie, « Jean Zay et la mémoire orale », il aurait trouvé sa place dans la deuxième partie dont le titre aurait été modifié : « Soutien de la culture, promotion de l’oral ». C’est l’un des deux chapitres qui doivent le plus intéresser les linguistes contemporains, comme nous le verrons plus loin.

La deuxième partie, « La culture », composée de quatre chapitres, renvoie à l’action de Jean Zay en tant que ministre de l’enseignement et de la culture (1936-39) et à ses réflexions en prison sur ces domaines (1940-44). Cela concerne en particulier l’enseignement du français oral à l’école, l’enseignement des langues vivantes, la culture, le dépôt légal du phonogramme et la création de la phonothèque nationale et du Musée de la Parole, un effort gouvernemental important pour aider le théâtre en France, la refondation du Musée de l’Homme et du Musée National des Arts et Traditions Populaires qui inclut la conservation et la sauvegarde, face au français national, des langues régionales et patois parlés en France mais qui oublie, faute de moyens d’investigation et de tradition préalable, les langues parlées dans les colonies, et finalement la création du festival de Cannes, prévu et annulé (et pour cause) en septembre 1939, conçu comme une réponse démocratique à la mostra de Venise créée en 1932, vitrine artistique de l’Italie fasciste.

Il est rappelé en différents endroits que 1938 est une année capitale avec d’une part, le 8 avril 1938, le décret d’application de la loi de 1925 « Art. 1er − Il est institué une phonothèque nationale où seront déposés les documents phonographiques de toutes catégories destinés à être conservés », et d’autre part, après de nombreuses années de réflexion et de discussion avec C. Freinet, les instructions du 30 septembre 1938. « Le but essentiel de l’enseignement du français […] est d’habituer les enfants à bien manier la langue française. Une langue vivante […] est faite avant tout pour être pratiquée et non pour être examinée. Le langage est exercice pratique avant d’être objet d’étude. Il appartient au domaine de l’action plutôt qu’à celui de la connaissance. Savoir le français, c’est d’abord savoir se servir de la langue française ». Jean Zay ajoutait dans ses réflexions de prison (1er septembre 1943) : « On reproche aujourd’hui à nos maîtres de ne point préparer d’hommes d’action. Or, dans la vie moderne, dans la vie de demain, […], on n’agira point sans parler ».

Dans le chapitre « La linguistique saisie par la politique : le peuple et sa langue », Gabriel Bergounioux souhaite nous faire « comprendre et analyser la portée de l’œuvre de Jean Zay, entre les a priori de son temps et ses intuitions visionnaires, appréhender la qualité de ses réalisations et leurs limites » et il conclut (p. 102) : « Dans les circonstances où il se trouvait, dans le tourbillon d’une vie politique qui lui aura coûté la vie, en une quarantaine de mois, Jean Zay a su laisser une empreinte indélébile sur l’enseignement et la culture. Même s’il ne s’est pas directement confronté aux problèmes de langue, même si, a priori, il n’est intervenu dans ce domaine que sur ses marges, il a su préserver la distinction entre les langues et les peuples qui les parlent (la francisation est un phénomène d’acculturation) et au premier plan le rôle de l’oral. C’est considérable ».

Enfin, dans le chapitre (placé donc en troisième partie) « Jean Zay et la mémoire orale. Du politique au scientifique, de l’Etat à la ville, d’hier à aujourd’hui », O. Baude, C. Dugas et G. Bergougnoux s’inspirent de la méthodologie et de la problématique sociolinguistiques suivies pour la première fois en France par Pierre Encrevé, prenant comme variable linguistique la réalisation des liaisons (La liaison avec et sans enchaînement, Paris, Seuil, 1988) pour présenter une étude originale de phonologie.

Plutôt que de paraphraser ces auteurs, citons-les : « On présentera, à titre d’exemple des investigations permises par de telles ressources (les archives orales), une étude phonétique sur un discours de Jean Zay pour montrer en quoi il est à la fois l’homme politique que l’on sait, conforme aux modèles d’expression de son temps, mais aussi, et jusque dans les détails de ses réalisations langagières, un homme singulier, un homme neuf, et aussi, à sa façon, un « porte-parole » qui occupe une place éminente dans l’élocution parlementaire et reflète une nouvelle sensibilité au français ordinaire ». « Dans ses discours, comme son usage de la liaison le laisse transparaître, Jean Zay inscrit un certain rapport à l’usage social de l’éloquence où il se distingue à la fois en tant qu’héritier de la culture classique, en tant que porte-parole d’une politique de progrès et en tant qu’homme de lettres. Précurseur de changements advenus dans le français parlé, il offre par ses productions langagières des perspectives pour une analyse contrastive […], dans la classe politique et dans la cité ».

Le lien entre l’histoire d’une pensée et d’une action politique et la recherche contemporaine en linguistique peut être, en conclusion, établi par le bel hommage linguistique rendu par Céline Dugua et Olivier Baude dans leur article le plus récent « La liaison à Orléans, corpus et changement linguistique: une première étude exploratoire » publié dans le numéro de mars 2017 de la revue Journal of French Language Studies (vol. 27-1).

Georges Boulakia

UFR Linguistique, Université Paris Diderot-Paris 7

Erratum :

L’ouvrage suivant, dont le compte-rendu est paru dans HEL 39-2 (p. 177), portait un nom de directeur scientifique erroné. La référence correcte est :

Ducos, Joëlle & Siouffi, Gilles. Ferdinand Brunot, la musique et la langue. Autour des Archives de la parole de Ferdinand Brunot, Diachroniques n° 6, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2017, 174 p., ISBN 979-10-231-0551-3.

Ouvrages de collaborateurs

Friedrich, Janette (ed.). Karl Bühlers Krise der Psychologie: Positionen, Bezüge und Kontroversen im Wien der 1920er/30er Jahre. Berlin : Springer, 2017, 204 p. ISBN 978-3-319-58083-8

Im Mittelpunkt des Bandes steht Karl Bühlers 1927 veröffentlichte Schrift zur „Krise der Psychologie“. Bühler setzt sich darin mit den verschiedenen Ansätzen zur Erforschung psychologischer Phänomene auseinander. Seine Analyse der sich seit Ende des 19. Jahrhunderts als eigenständige Disziplin konstituierenden Psychologie nehmen die Autoren zum Ausgangspunkt, um die „Positionen, Bezüge und Kontroversen im Wien der 1920er/30er Jahre“ zu beleuchten. Dabei stellen sie bisher wenig beachtete theoretische Positionen Karl Bühlers vor und präsentieren neue historische Fakten zu seiner Schaffenszeit an der Wiener Universität. Die Themen der Beiträge reichen vom Neubeginn der Wiener Philosophie mit der Besetzung der drei Lehrstühle im Jahre 1922 über die Forschungen zum Film unter Leitung von Karl Bühler in den 1930er Jahren bis hin zu neuen Erkenntnissen der NS-Provenienzforschung zur Bibliothek von Karl und Charlotte Bühler. Die Verbindungen zwischen Bühlers Krisenanalyse und dem Forschungsprogramm der Brentanoschule werden aufgezeigt, sein Interesse am Medienbegriff des Psychologen Fritz Heider ebenso detailreich diskutiert wie Bühlers in den 1930er Jahren begonnenes Projekt einer Lebenspsychologie und einer Sematologie als allgemeine Zeichentheorie. Dabei beantworten die Autoren die Frage nach der Aktualität seines Denkens ganz unterschiedlich. Mit der Erschließung neuer Quellen und der Rekonstruktion historischer Kontexte sowie durch komparative Textstudien leisten die Autoren einen originellen Beitrag zur Wissenschaftsgeschichte, insbesondere zur Geschichte der Psychologie und der Philosophie wie auch zur Institutionsgeschichte der Wiener Universität am Anfang des 20. Jahrhunderts. Der Band richtet sich an Spezialisten auf diesen Gebieten, aber auch an Psychologen, Sprachwissenschaftler, Erziehungswissenschaftler und Philosophen.

Boas, Franz. Introduction du «Handbook of American Indian Languages » (1911), Eastman, Andrew et Chloé Laplantine (trad.). Limoges : Lambert-Lucas, 2018. Bilingues en Sciences Humaines, 208 p. ISBN 978-2-35935-199-6

Franz Boas est né le 9 juillet 1858 à Minden en Westphalie dans une famille juive libérale ouverte aux Lumières. Il étudie les mathématiques et la physique à Heidelberg, Bonn et Kiel, passe sa thèse sur la couleur de l’eau de mer, s’oriente vers la géographie et part vivre en 1883 et 1884 en Terre de Baffin où il étudie l’influence de l’environnement sur l’histoire des Inuits. Pourquoi ce peuple s’est-il installé et développé dans un milieu aussi hostile ? Boas apprend la langue, étudie les mythes, le mode de vie et les coutumes et conclut à la primauté des facteurs culturels en anthropologie. Rentré à Berlin, il défend une thèse d’habilitation sur ce thème en 1886 puis constatant la montée de l’antisémitisme et du nationalisme et le peu de perspectives de carrière qui s’offre à lui en Allemagne, il émigre aux États-Unis où il multiplie les missions de recherche sur les cultures indiennes d’Amérique du Nord. En 1888, The Central Eskimo est publié par le Bureau of American Ethnology. Il est recruté à la Columbia University comme assistant en 1896, comme professeur en 1899. Il y mène de front enseignement, recherches, publications et responsabilités académiques, sans oublier son activité anti-nazie et l’organisation de l’accueil des savants allemands en exil. Il meurt le 21 décembre 1942 à New York, après avoir formé toute une génération d’anthropologues dont Edward Sapir et Margaret Mead.

Priscien. Grammaire Livre XVIII − Syntaxe, 2. Texte latin, traduction introduite et annotée par le Groupe Ars Grammatica (trad.). Paris : Vrin. Histoire des doctrines de l’antiquité classique, 2017, 553 p. ISBN 978-2-7116-2773-8

Avec le livre 18 de la Grammaire de Priscien se poursuit la traduction de cette somme de la grammaire antique dont l’auteur enseignait la langue latine à Constantinople au début du VIe siècle.

Ce livre, le dernier et le plus long, achève l’analyse inaugurée avec le livre 17 et consacrée à la syntaxe, qui constitue l’aboutissement de l’œuvre. Priscien s’y inspire encore, quoique de façon plus lâche, du programme élaboré par le grammairien alexandrin Apollonius Dyscole dans sa Syntaxe, et l’analyse se concentre ici sur la constitution du noyau de l’énoncé complet, envisagée du double point de vue du nom et du verbe.

Au milieu de ce livre, Priscien s’affranchit cependant de la progression thématique et des analyses de son modèle grec, pour entamer un développement d’un genre entièrement nouveau par rapport au reste de l’œuvre : un catalogue de constructions grecques et latines comparées, en 340 notices indépendantes, inspiré des multiples index bilingues suscités par la présence romaine en territoire hellénophone.

Le présent volume rend compte de l’originalité et de l’hétérogénéité de ce livre singulier, dans son organisation comme dans le traitement de ses diverses sources. Certains aspects de ses analyses forment de véritables nœuds dans l’histoire des théories linguistiques, comme l’interprétation du concept stoïcien de prédicat ou le traitement des modes subjonctif et optatif. D’autres innovations relèvent des objectifs pédagogiques d’une œuvre que Priscien destinait à un public universitaire bilingue. Surtout, la constante mise en scène de la continuité entre le grec et le latin donne lieu à une impressionnante quantité de citations littéraires, parfois issues de textes perdus par ailleurs, qui font de l’Ars Prisciani un hommage de l’Antiquité tardive à la littérature gréco-latine classique.

L’ouvrage comporte une introduction générale, le texte latin accompagné des loci similes, une traduction annotée, une bibliographie sélective et des index (auteurs et citations, terminologie grammaticale latine et grecque, notions grammaticales).

D’Ottavi, Giuseppe et Pierre-Yves Testenoire (dir.). Langages, n° 209 (1/2018). «Le cours de linguistique. Formes, genèses et interprétations de notes d’auditeurs». Paris : Armand-Colin, mars 2018, 142 p. EAN 9782200931612

Ce numéro propose à la recherche en sciences du langage un nouveau domaine d’étude : les notes d’auditeurs en tant qu’espace d’élaboration et de transmission de savoirs linguistiques. L’analyse de ce type particulier de documents permet, d’une part, de cerner cet événement particulier qu’est le « cours de linguistique », l’une des modalités principales de transmission du savoir linguistique à l’époque contemporaine ; d’autre part, elle rend possible l’étude des processus de mise à l’écrit d’un texte oral, suivant différentes finalités, et spécifiquement les opérations de mise en livre d’un cours universitaire. La transmission des idées linguistiques est alors envisagée comme l’interaction de pratiques discursives − une parole enseignante et les processus scripturaux d’un auditeur − accessibles via les traces conservées dans les notes de ce dernier.

La linguistique française des XIXe et XXe siècles est au centre de ce volume : il réunit sept contributions portant sur des notes, pour la plupart inédites, prises à des cours de Louis Havet, de Ferdinand de Saussure, d’Antoine Meillet, d’Émile Benveniste et d’Antoine Culioli.

Grondeux, Anne et Irène Rosier-Catach. Priscien lu par Guillaume de Champeaux et son école: Les Notae Dunelmenses (Durham, D.C.L., C.IV.29). I. Introduction. Turnhout : Brepols, 2017. Studia Artistarum, 43-1, 516 p. ISBN  978-2-503-57442-4

Grondeux, Anne et Irène Rosier-Catach. Priscien lu par Guillaume de Champeaux et son école: Les Notae Dunelmenses (Durham, D.C.L., C.IV.29). II. Édition critique. Turnhout : Brepols, 2017. Studia Artistarum, 43-2, 589 p. ISBN 978-2-503-57443-1

Guillaume de Champeaux a enseigné les arts du langage, la grammaire, la dialectique et la rhétorique au début du XIIe siècle, Abélard son élève cite et discute souvent les opinions de « son maître ». Les différentes versions des Glosulae super Priscianum maiorem, des Glosulae super Priscianum minorem et les Notae Dunelmenses, cinq ensembles de « notes » sur Priscien (trois sur Priscien majeur, et deux sur Priscien mineur), auxquelles s’ajoutent des « notes » sur le De inventione de Cicéron, témoignent de l’enseignement grammatical de Guillaume et de son influence. On trouvera dans ce double volume une édition critique des Notae Dunelmenses, précédée d’une étude détaillée de l’enseignement qui y est contenu (histoire, maîtres, doctrines, textes grammaticaux, logiques et rhétoriques du même réseau). La méthodologie de cet ouvrage est fondée sur la complémentarité des approches, doctrinale et historique, afin de donner à lire le texte dans le contexte intellectuel qui a présidé à sa naissance. Les maîtres, les textes qu’ils commentent, leurs manuscrits sont les protagonistes de ce moment d’histoire qui a marqué de son empreinte la sémantique médiévale.

McElvenny, James. Language and Meaning in the Age of Modernism: C. K. Ogden and his contemporaries. Edinburgh: Edinburgh University Press, 2018, 200 p. ISBN 9781474425032

This book explores the influential currents in the philosophy of language and linguistics of the first half of the twentieth century, from the perspective of the English scholar C. K. Ogden (1889–1957). Ogden was connected to several of the most significant figures of the modernist period, including Bertrand Russell, Ludwig Wittgenstein, Victoria Lady Welby, Otto Neurath and Rudolf Carnap. In investigating these connections, this book reveals links between early analytic philosophy, semiotics and linguistics in a crucial period of their respective histories and in turn sheds light on the intellectual history of the early twentieth century.

Readers are introduced to the important interaction between Ogden’s thought and Victoria Lady Welby’s ‘significs’, Bertrand Russell and Ludwig Wittgenstein’s ‘logical atomism’ in its various forms, and the philosophy and political activism of Otto Neurath and Rudolf Carnap of the Vienna Circle. McElvenny also examines the background to the ideas espoused in Ogden’s book The Meaning of Meaning, co-authored with I. A. Richards, along with the application of these ideas in Ogden’s international language project Basic English.

  • Provides a detailed study of the historical origin of key concepts in semantics and semiotics

  • Reveals links between early analytic philosophy, semiotics and linguistics in a crucial period of their respective histories

  • Makes extensive use of previously unexplored sources, including Ogden’s articles in the journal Psyche and unpublished correspondence

  • Includes a detailed examination of The Meaning of Meaning, 1923 and Basic English, 1930

Raby, Valérie. Les théories de l’énoncé dans la grammaire générale. Lyon : ENS Éditions, 2018. Collection Langages. 256 p. ISBN 978-2-84788-697-9

Cet ouvrage, inscrit dans le champ de l’histoire et de l’épistémologie des idées linguistiques, propose une enquête historique sur la constitution de l’énoncé comme niveau d’analyse pertinent pour les théories linguistiques. Énoncé est ici un terme générique désignant une séquence linguistique perçue comme complète, supérieure au mot, et qui forme − au moins intuitivement et empiriquement − une unité de la communication. Les grammaires générales et françaises des XVIIe et XVIIIe siècles thématisent l’énoncé et en font la théorie, au moyen d’un réseau terminologique et notionnel associant proposition, période, phrase, unités alternativement conçues comme concurrentes, redondantes ou complémentaires.

Cette étude s’attache aux modalités d’élaboration d’un statut syntaxique pour ces unités, ainsi qu’à la transformation du domaine d’objets de la grammaire qui en a résulté. Elle fournit les matériaux utiles à la saisie historique de notions toujours présentes dans le champ syntaxique contemporain, mobilisées aussi bien par les savoirs de spécialité que par la culture scolaire.


1

Le dossier a été récemment traité par Markus Messling (Gebeugter Geist. Rassismus und Erkenntnis in der modernen europäischen Philologie, Göttingen, Wallstein Verlag, 2016), qui s’en tient cependant à Friedrich Schlegel.

2

Wilhelm von Humboldt, Gesammelte Schriften, Berlin, 1903-36, vol. 7, p. 151 ; sauf indication contraire, c’est moi qui traduis.

3

On pense à Edward Sapir comparant les mots algonkiens à des « tout petits poèmes imagistes » (Language, An Introduction to the Study of Speech, New York, Harcourt Brace and Company, 1949 (1921), p. 228.

4

Les lettres de Humboldt à Pickering, en français, ont été publiées par Kurt Müller-Vollmer, en appendice à son article « Wilhelm von Humboldt und der Anfang der amerikanischen Sprachwissenschaft : Die Briefe an John Pickering » in Universalismus und Wissenschaft im Werk und Wirken der Brüder Humboldt, herausgegeben von Klaus Hammacher, Frankfurt am Main, Klostermann, 1976, p. 276-334.

5

Traduction française dans Jean Rousseau et Denis Thouard, eds., Lettres édifiantes et curieuses sur la langue chinoise: Humboldt/Abel-Remusat (1821-1831), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999, p. 79-102.

6

Über die Sprache, hrsg. Jürgen Trabant, Tübingen, A. Francke Verlag, 1994, p. 82-97.

7

Voir Wilhelm von Humboldt, Introduction à l’œuvre sur le kavi et autres essais, traduction et introduction de Pierre Caussat, Paris, Éd. du Seuil, 1974, p. 71-96.


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